Les entretiens de la série
Gennadiy Fefelov, line producer à Los Angeles
Guillaume Sanjorge, producteur et distributeur français
Gilles Daniel, scénariste
Hugo Brisbois, cofondateur de Sweetz
Geoffrey D. Calhoun, scénariste et réalisateur
Olumide Gbenro, fondateur d’Ogun Studios
Tommy-Lee Baïk, cofondateur de StoryRoads
Margaux Grancher, scénariste et cofondatrice de Supradrama
Margot Wilwertz, fondatrice de Vertikals
Illia Berestovskyi, Chief R&D Officer de Holywater Tech
Isabelle Guénézan, cofondatrice du Vertival : cet entretien
Les applications de séries verticales ont grandi sur la romance, au point qu’en août quatre acteurs du secteur disaient le même jour que la romance-vengeance avait atteint son plafond. Au Vertival, sur 83 séries en compétition, j’en compte 52 classées en comédie, soit 63 %, et 2 en romance. Deux. Comme genre déclaré. Comme sujet, l’amour et les rendez-vous ratés portent 11 séries, presque toutes classées en comédie. Le concours demande à chaque équipe les trois premiers épisodes d’une série et promet aux deux lauréates de coproduire les 27 suivants. Isabelle Guénézan, qui l’a fondé avec la réalisatrice Lisa Azuelos, m’a expliqué par écrit qui paiera la suite, et d’où viennent ces comédies.
Le vertical drama, tel que je le décris depuis le début de cette série, est un feuilleton de 60 à 100 épisodes de 1 à 2 minutes (moins en France, où les commanditaires de Margot Wilwertz parlent plutôt de 20 à 40), tourné à la verticale pour un téléphone, dont les premiers épisodes sont gratuits et dont la suite se débloque avec des jetons. Le format vient de Chine. Les estimations de son marché vont de 8 milliards de dollars chez Deloitte à 42 milliards chez IntelMarketResearch, selon ce que chaque cabinet compte. Le Vertival en demande 30 par saison, de 2 minutes chacun.
Depuis août, cette série d’entretiens remonte la chaîne du format à l’envers, un maillon par entretien : le plateau à Los Angeles, la fabrication et l’écriture en France, les applications, l’intelligence artificielle, les marques, les diffuseurs, l’achat du public. Avec Isabelle Guénézan, le maillon est celui d’avant la commande : l’endroit où l’on repère des auteurs.
Qui elle est, et dans quelles conditions
Isabelle Guénézan produit des longs métrages chez Transgressive Production, sa société. Ses deux derniers films, Pandemonium et Les Âmes en peine, sont des films de genre écrits et réalisés par son associé, Quarxx. Elle préside l’association Vertival, qui organise le concours (article 1 du règlement), et siège à son jury de dix membres, présidé par Lisa Azuelos. Guillaume Sanjorge, interviewé en septembre dans cette série, en fait aussi partie.
Déclaration d’intérêt : je suis candidat au même concours, avec une série en catégorie Autre.
Qui paie la saison
Je lui avais demandé qui produirait la première saison des deux lauréates, qui la paierait, et où elle serait diffusée. Au Japon, l’application BUMP cofinance jusqu’à 50 % des projets retenus par son concours, dans la limite de 5 millions de yens, environ 28 000 euros.
« Les deux séries lauréates seront coproduites par le Vertival et accompagnées par Webedia, l’EICAR ainsi que par de nouveaux partenaires avec lesquels nous sommes actuellement en discussion. Certains de ces partenaires sont également des diffuseurs. »
« Le modèle complet du Vertival est encore en cours de construction. Pour cette première édition, nous avions besoin de faire nos preuves avant que certaines discussions puissent devenir plus concrètes. »
Webedia est un groupe de médias numériques ; Sandra Ouaiss, directrice générale d’Elephant International, une société du groupe, siège au jury. L’EICAR est une école de cinéma parisienne.
« Nous échangeons également avec des annonceurs. La contribution du Vertival devrait principalement prendre la forme d’apports en industrie, de matériel et d’accompagnement, mais une participation financière n’est pas exclue. »
« Il est encore difficile d’évaluer le budget dont chaque série aura besoin : tout dépendra de la nature des projets retenus. Mais ces deux séries seront la vitrine du festival et nous ferons tout notre possible pour leur donner les moyens d’aboutir dans les meilleures conditions. »
Un apport en industrie, c’est du service (matériel, studio, équipe) à la place de l’argent. L’article 10 du règlement fixe la saison à 30 épisodes, donc 27 à tourner après les 3 du concours, soit au plus 54 minutes d’images. Il nomme Webedia et l’EICAR « sous réserve de la conclusion d’accords avec eux », et renvoie le budget, les apports, les droits et le partage des recettes à un contrat négocié après les résultats, et précise que le prix ne vaut « ni promesse d’un montant déterminé, ni engagement de mise en production » avant sa signature. Là où BUMP annonce un plafond en yens, le prix du Vertival ouvre une négociation.
« Faisons-le tout de suite »
Vous venez du cinéma de genre, de Pandemonium aux Âmes en peine. Comment êtes-vous arrivée au vertical, et qu’y cherchez-vous ?
« Je suis arrivée aux séries verticales par curiosité pour les nouveaux formats et par goût de l’artisanat visuel. J’aime énormément le Nikon Film Festival, ses participants, ainsi que l’esprit des Kinos, dont le mantra pourrait se résumer ainsi : “Faisons bien avec rien, faisons mieux avec peu, mais faisons-le tout de suite.” »
« C’est surtout ce “faisons-le tout de suite” qui me plaît. Faire un long métrage prend des années et peut être très stressant. Faire un court métrage ou une série verticale relève davantage du jeu. Un jeu sérieux, parce que l’on veut bien faire et que l’on est passionné, mais dans lequel les enjeux et les relations ne sont pas les mêmes. On peut essayer, expérimenter, se tromper et recommencer. »
Le Nikon Film Festival est un concours français de films très courts, et les Kinos sont des collectifs qui tournent des courts métrages vite et avec peu. Je lui ai aussi demandé si elle avait déjà produit ou réalisé un vertical drama.
« Pas encore, mais j’ai très envie d’écrire et de réaliser une série verticale. J’ai même déjà l’histoire dans ma tête… 😉 »
« Pas un genre, mais un cadre de création »
Je lui avais soumis les 52 comédies et les 2 romances.
« Nous sommes très heureuses — et finalement pas tellement étonnées — que les équipes se soient davantage tournées vers des comédies originales que vers des romances. »
« Une grande partie des romances proposées aujourd’hui sur les plateformes verticales répond à des recettes narratives très codifiées, souvent développées à partir de l’analyse des usages et des algorithmes. Les créateurs français ont manifestement choisi une autre voie, plus personnelle et plus libre. »
Elle y voit l’effet d’une habitude française, celle des concours de films très courts comme le Nikon Film Festival ou 1 Minute 2 Court.
« Cette culture favorise des propositions très incarnées, avec une idée forte, un ton immédiatement identifiable et, souvent, un vrai goût pour la comédie. »
Votre charte veut un autre regard sur le format. Qu’est-ce que cela change dans le récit, concrètement ? Et quels vertical dramas regardez-vous qui vont déjà dans ce sens ?
« Les vertical dramas étrangers que j’ai vus reposaient très souvent sur des histoires de vengeance amoureuse, de trahison ou de revanche sociale. Les intrigues et les ressorts dramatiques finissent parfois par se ressembler, même si certaines séries sont très bien fabriquées. »
« Porter un autre regard sur le format, c’est considérer que le vertical n’est pas un genre, mais un cadre de création. Il peut accueillir de la comédie, du fantastique, du drame, du thriller, du documentaire ou des propositions beaucoup plus difficiles à classer. »
Les titres, elle les garde pour après le jury.
« Plusieurs séries reçues cette année commencent justement à incarner cette diversité. Je préfère toutefois ne pas en distinguer certaines avant que le jury ait terminé son travail. »
Les 20 finalistes du prix du jury sont annoncées le 15 novembre, et les deux prix le 27.
La même grille, et une mention à part
TO BI CONTINUDE est coproduite par Barjac Production, un label de Studio TF1, la filiale de production du groupe TF1. Je lui avais demandé si le jury la notait sur la même grille qu’un auteur seul.
« Comme au Nikon Film Festival, toutes les séries seront évaluées selon la même grille, quels que soient leurs moyens de production. »
« Les critères porteront notamment sur le respect des contraintes de durée et de format, l’utilisation du cadre vertical, le caractère feuilletonnant de la série, l’originalité de l’idée et de l’écriture, la qualité de l’image et du son, le jeu des comédiens et, bien sûr, l’envie de découvrir la suite. »
Feuilletonnant veut dire que chaque épisode donne envie du suivant, ce dont dépend un modèle où la suite se paie.
Dans 52 des 82 séries autres que la mienne, l’un des auteurs joue dans sa propre série.
« Une production professionnelle peut naturellement apporter un avantage sur certains aspects techniques. Mais l’originalité, la force de l’écriture, la mise en scène ou le jeu des comédiens ne dépendent pas uniquement des moyens engagés et peuvent largement rééquilibrer les choses. »
Le 2 novembre, elle m’a écrit qu’une règle avait changé depuis notre échange.
« Certaines séries produites (Studio TF1 ou France Télévisions) comportent déjà une vingtaine d’épisodes et n’ont donc pas besoin d’être accompagnées. Une mention spéciale du jury récompensera la série déjà développée préférée, et ses 3 premiers épisodes n’entreront donc pas en concurrence avec les autres. »
Le prix du jury, et la coproduction qui va avec, se jouera donc entre des séries dont la suite reste à tourner. Une série que TF1 ou France Télévisions a déjà produite concourt pour une distinction à part.
Cinq séries déclarées sur 83
L’article 5 du règlement demande de déclarer toute utilisation substantielle de l’intelligence artificielle, dans le dossier et au générique. Je lui avais demandé combien de candidats l’avaient fait.
« Nous ne nous sommes jamais opposées à l’utilisation de l’intelligence artificielle. À ce stade, nous avons clairement identifié cinq séries sur 83 ayant déclaré un recours substantiel à l’IA, soit environ 6 % des candidatures. Quelques autres ont peut-être utilisé ponctuellement des outils d’assistance, mais cela reste difficile à comptabiliser précisément. »
« Nous souhaitons néanmoins que les idées et les scénarios naissent avant tout de l’imagination de leurs créateurs. Pour le développement des projets, nous préférons également, à titre personnel, voir de vrais comédiens à l’écran. »
« Si le résultat est original, raconte véritablement quelque chose et nous donne envie de découvrir la suite, l’utilisation de l’IA ne constituera ni un avantage ni un handicap. »
Elle siège au jury, dont la grille note « le jeu des comédiens » : la neutralité annoncée et sa préférence personnelle se croiseront sur ce critère.
Dans cette série d’entretiens, Olumide Gbenro fabrique ses séries entièrement par IA, et Margot Wilwertz refuse d’en faire. Le Vertival noterait les deux sur la même feuille.
« Nous voulons qu’une offre française existe »
Voyez-vous surgir un vertical drama à la française ? Pourquoi, et à quoi ressemblera-t-il ?
« Ce qui m’intéresse aussi dans ce format, c’est qu’il permet, avec un budget relativement limité, de créer une série susceptible de trouver un modèle économique. Les séries peuvent être monétisées et diffusées plus facilement que les courts métrages traditionnels. »
« Nous avons déjà reçu des demandes de plateformes étrangères intéressées par les séries gagnantes et nous prévoyons également de lancer une plateforme consacrée à la diffusion de séries verticales françaises. »
Le règlement prévoit déjà cette plateforme, sans en faire un passage obligé. Son article 11 dit que le Vertival souhaite accueillir les saisons développées à partir du concours, primées ou non, mais que cela ne crée « aucune obligation » de les y diffuser, ni droit de priorité : une équipe reste libre de vendre ailleurs.
« Lorsque la vague des séries verticales asiatiques arrivera véritablement en France, les deux offres pourront parfaitement coexister. Mais nous voulons qu’une offre française existe et qu’elle continue à donner aux créateurs français la possibilité de faire leurs armes, avec leur imagination et leurs propres outils. »
83 pilotes, deux contrats à négocier
En septembre, Guillaume Sanjorge disait qu’en France, sur les trois piliers d’une industrie (production, distribution, monétisation), seul le premier existait vraiment. En octobre, Margot Wilwertz décrivait des diffuseurs qui commandent par lots. Le Vertival se place encore avant : il reçoit 83 pilotes, presque tous tournés aux frais de leurs équipes, laisse le public et un jury trier, puis négocie la suite avec deux d’entre elles. Il prévoit aussi de lancer une plateforme, qui le mettrait du côté de la distribution.
Le contenu de ces 83 pilotes déplace une idée que j’avais. Je pensais qu’un auteur français qui découvre le format commencerait par imiter ce qui marche sur les applications, la romance de milliardaire. Ils ont écrit des comédies. Ces équipes ont choisi un concours dont la charte réclame un autre regard sur le format, ce qui a pu trier les dossiers avant le dépôt : elles ne disent pas ce qu’écrivent tous les auteurs français. Isabelle Guénézan y voit la culture des concours de films courts. C’est son explication. Dans les biographies publiques des 114 auteurs crédités, j’en relève au moins 5 passés par le Nikon Film Festival, ce qui ne dit rien des autres.
Pour les deux équipes lauréates, gagner le 27 novembre veut dire entrer en négociation avec un coproducteur et ses partenaires.
Mon avis, qu’elles n’ont pas formulé : ce concours sert d’abord de vivier. Un producteur ou un diffuseur qui cherche des auteurs de séries courtes y trouve 83 pilotes déjà tournés, classés par genre et notés sur une grille publique. Le chiffre que je suivrai : combien des équipes dont la suite reste à tourner en tourneront un quatrième épisode, avec ou sans prix.
Si vous avez déposé une série au Vertival, ou si vous en cherchez une à produire, écrivez-moi, sans être cité si besoin.
Pour continuer. Streaming Radar #53 présentait le Vertival parmi quatre portes ouvertes au vertical français. L’entretien avec Margot Wilwertz donne la commande d’un diffuseur français, et celui avec Guillaume Sanjorge la fabrication française vue par un producteur qui siège à ce jury. Si vous produisez une série verticale, le guide pour savoir où proposer un vertical drama recense les destinations. La newsletter de verticaldrama.tv suit le même marché, en anglais.
Ludovic Bostral écrit Streaming Radar. Il a cofondé et dirigé Afrostream, service de streaming lancé en 2015 pour les publics africains et de la diaspora, et publie les rapports Streaming Lens sur les marchés du streaming. Entretien mené par écrit, en français, en octobre 2026 : quatre questions dans un premier message, puis quatre autres. Les réponses sont reproduites sans coupe à l’intérieur des citations ; les questions du premier message sont résumées, celles du second citées telles qu’envoyées. Les décomptes de séries par genre sont les miens, faits sur la page du concours le 31 octobre. L’article lui a été soumis avant publication. Isabelle Guénézan est productrice chez Transgressive Production et cofondatrice, avec Lisa Azuelos, du Vertival, concours français de séries verticales dont la première édition se clôt le 27 novembre 2026.




