Les entretiens de la série
Gennadiy Fefelov, line producer à Los Angeles
Guillaume Sanjorge, producteur et distributeur français
Gilles Daniel, scénariste
Hugo Brisbois, cofondateur de Sweetz
Geoffrey D. Calhoun, scénariste et réalisateur
Olumide Gbenro, fondateur d’Ogun Studios
Tommy-Lee Baïk, cofondateur de StoryRoads
Margaux Grancher, scénariste et cofondatrice de Supradrama : cet entretien
Un microdrama de marque commence à 50 000 euros, « écriture, production et diffusion comprises », écrit Supradrama sur son site. Pour Interfel, l’interprofession des fruits et légumes frais, le studio a produit en 2025 une mini-série de 6 épisodes de 1 min 30, que son site crédite de plus de 10 millions de vues. Margaux Grancher en est la coautrice. Sur l’origine de ces vues, elle écrit : « Dans le cas d’une marque, la part la plus importante des vues vient du paid média. » Le paid média, c’est la publicité payée pour amener des spectateurs à une vidéo.
Le vertical drama, tel que je le décris depuis le début de cette série, est un feuilleton de 60 à 100 épisodes de 1 à 2 minutes, tourné à la verticale pour un téléphone, dont les premiers épisodes sont gratuits et dont la suite se débloque avec des jetons. Le format vient de Chine. Les estimations de son marché vont de 7,8 à 41,7 milliards de dollars selon ce que chaque cabinet compte. Le microdrama de marque, lui, compte de 2 à 12 épisodes de 60 à 90 secondes, sort sur TikTok, Instagram et YouTube Shorts, et il n’y a pas de jetons à acheter : la marque finance.
Depuis août, cette série d’entretiens remonte la chaîne du format à l’envers, un maillon par entretien. Gennadiy Fefelov, line producer à Los Angeles, a chiffré le plateau : 60 épisodes en 6 à 7 jours, de 100 000 à 200 000 dollars. Guillaume Sanjorge a donné la fabrication française, de 20 000 à 50 000 euros la série, et cette phrase : « Sur les trois piliers d’une industrie — production, distribution, monétisation — en France, seul le premier existe réellement. » Gilles Daniel a chiffré le texte : de 1 000 à 5 000 dollars le scénario d’une saison. Hugo Brisbois tient une application et compte l’intelligence artificielle en plans. Geoffrey D. Calhoun a financé seul une saison de 21 épisodes pour 10 000 dollars. Olumide Gbenro fabrique des séries entièrement générées. Tommy-Lee Baïk vend du vertical aux marques et finance sa propre série avec ces contrats.
Margaux Grancher travaille aussi pour des marques, avec une autre proposition que Tommy-Lee Baïk : elle écrit des microdramas de marque, dont l’histoire doit donner au public une raison de regarder la suite. Le hors-série de juillet rangeait Supradrama dans une troisième posture, « la seule où l’argent est déjà là ».
Qui elle est, et dans quelles conditions
Margaux Grancher a cofondé Supradrama en 2023 avec Julien Lévêque, ancien de Netflix. Elle a été directrice générale adjointe de Majelan, un studio de podcasts, et compte plus de 12 ans dans le contenu, de Condé Nast à BETC et Studio Bagel, selon la page du studio. Elle écrit aussi de la fiction, représentée par l’agence Lise Arif, et produit depuis 2019 le podcast 4H12.
Supradrama a deux métiers. Le premier consiste à développer des séries et des films pour les diffuseurs. Il y a Dark Kitchen, une série de 8 × 52 minutes qu’elle écrit avec Jean-Marc Taba, Izée, un long métrage de comédie avec Jérémie Galan, et Suzy, une série de 6 × 42 minutes avec Laura B. Farrugia. Les trois sont en développement, en coproduction avec Banijay, Marvelous et SND. Le second métier consiste à écrire et produire des microdramas pour les marques. C’est celui dont il est question ici.
Le 9 septembre, elle a publié dans CB News, titre de la presse publicitaire, une tribune intitulée « La bataille de l’intention », qui se termine sur cette phrase : « Produire devient plus facile, choisir devient plus précieux. » Elle a répondu à mes questions par écrit, en français, les 7 et 8 octobre.
« Le produit doit avoir une fonction dans l’histoire »
Tu cosignes Dark Kitchen, Izée et Suzy pour les diffuseurs, et Jamais Trop Tarte pour une marque. Qu’est-ce qui change dans ta façon d’écrire quand une marque est dans l’histoire ?
« Comme pour n’importe quelle série, il faut donner au public une raison de regarder la suite. Avec une marque, il y a une contrainte supplémentaire : l’histoire doit aussi servir un objectif de communication. Cela demande de comprendre son positionnement, sa tonalité et son brief, puis de transformer ces contraintes en ressorts narratifs. Le produit doit avoir une fonction dans l’histoire, pas simplement apparaître à l’image. »
« Je dis souvent que la fiction et le marketing sont deux langues différentes. Notre force, chez Supradrama, c’est d’être bilingues. »
« Nous avons proposé une comédie romantique, Interfel suggérait plutôt une comédie de colocs »
Dans Jamais Trop Tarte, les tartes sont le ressort de l’intrigue : Tom en reçoit d’anonymes sur son palier. À quel moment de l’écriture c’est devenu ça, et qui a dû dire oui côté Interfel ?
« Nous avons d’abord discuté du genre : nous avons proposé une comédie romantique, Interfel suggérait plutôt une comédie de colocs. Nous sommes revenus avec l’idée d’un jeune homme en pleine peine de cœur qui interprète les tartes anonymes comme des signes amoureux auprès de ses potes. Ça a résonné à la fois auprès de l’agence média Monolith et de l’équipe com d’Interfel. »
La série est sortie le 9 avril 2025 sur le compte Instagram des fruits et légumes frais. Elle a été conçue avec Monolith Partners. Le synopsis du site de Supradrama la résume ainsi : Tom, 25 ans, vient d’être quitté parce qu’il est « trop tarte », et il enquête avec ses colocs quand les tartes se mettent à arriver. Interfel la décrit dans son bilan comme une série qui « met en scène une bande de colocs ». Le chagrin d’amour et les colocs sont dans la série finie.
« On choisit l’IA pour la productivité et l’intention pour les humains »
Dans ta tribune de CB News, tu écris que produire devient plus facile et que choisir devient plus précieux. Sur l’une de tes productions, quel choix as-tu fait qu’une IA n’aurait pas fait à ta place ?
« L’IA fait partie intégrante de nos processus de travail à toutes les étapes de la construction et de la fabrication d’un micro-drama de marque. En revanche, elle n’est jamais à l’origine d’un pitch, de l’écriture d’un personnage ou d’un casting. »
« Notre méthode de fabrication repose sur la vision d’un réalisateur et d’une équipe qui pousse les vannes quand il y en a ou l’émotion (la fameuse intention). Par exemple, on garde souvent les “accidents de jeu” au montage. »
« On choisit l’IA pour la productivité et l’intention pour les humains ! »
Hugo Brisbois chiffrait l’IA en plans : à peu près 45 % de ceux de Virus à Bord sont retravaillés par l’IA ou générés par elle. Tommy-Lee Baïk place l’IA sur les récits qui exigent des décors impossibles à tourner, des métros souterrains et des vampires, et jamais sur une histoire de banc dans un parc. Elle place sa ligne avant la fabrication : le pitch, le personnage et le casting restent humains.
« La part la plus importante des vues vient du paid média »
Dans le total de vues de Supradrama, qu’est-ce qui entre, et sur quelles plateformes les vues sont-elles comptées ?
« Les vues qu’on a réalisées cette année sont comptabilisées sur l’ensemble des plateformes sociales. En général, un micro-drama de marque est un assemblage entre des vues organiques qui peuvent venir de l’audience des créateurs et de leurs crossposts. »
« Dans le cas d’une marque, la part la plus importante des vues vient du paid média. C’est aussi pour cela que, dès l’écriture des micro-dramas de marque, on intègre automatiquement une part de média au budget pour penser l’écosystème de diffusion en amont. »
Les vues organiques sont celles que personne n’a payées, le crosspost est la republication d’une vidéo par un créateur sur son propre compte.
La campagne « Jamais Trop Tarte » d’Interfel a couru du 1er avril au 20 mai 2025. La série n’en était qu’un élément. Le bilan d’Interfel compte 215 millions de contacts pour l’affichage, 81 millions de contacts pour le nouveau spot, diffusé à la télévision, en vidéo en ligne et sur les réseaux sociaux, et 14 millions de vues pour les 23 contenus publiés sur les réseaux sociaux, dont la série, « fer de lance », et trois influenceurs culinaires. Le site de Supradrama attribue à la série plus de 10 millions de vues.
« Un ratio de ¼ épisodes brandés »
Sur ton site, une série de 18 épisodes ouvre sa prochaine saison à un seul partenaire exclusif. Comment décides-tu si la marque entre dans l’histoire ou reste à côté ?
« Supradrama propose deux types de collaboration, les “originals”, créés sur mesure pour une marque, et les “licences”, qui correspondent à des programmes qui existent déjà et qui s’ouvrent à du sponsoring pour des épisodes à venir. L’économie est différente puisque la narration n’est pas basée sur le produit, mais la marque intervient sur le mode placement de produit à l’intérieur du contenu. »
« Dans ce cadre, la décision de faire rentrer une marque ou non appartient aux créateurs du format et à Supradrama, dans la mesure où cette présence n’altère pas le contenu et produit des résultats positifs pour la marque. »
« Pour les annonceurs, c’est une façon simple, rapide et peu onéreuse de rentrer sur le sujet du micro-drama avec des contenus qui voyagent très bien. »
Dans une licence, la marque entre dans une série qui existe déjà. Qu’achète-t-elle : un épisode entier, ou seulement une mention ?
« Notre offre est simple : un ratio de ¼ épisodes brandés et l’exclusivité de la saison. Par exemple, 4 épisodes avec une marque dans une saison de 16 épisodes. Dans ces épisodes spéciaux, le produit est peut-être au centre de l’intrigue mais s’insère dans la narration globale du show. »
La série en question s’appelle DARON·NE, avec Laura Domenge et Ugo Marchand. Le site lui donne 18 épisodes, 7,1 millions de vues cumulées, 399 000 vues par épisode, et une seule marque par saison. La licence dure 12 mois, selon la page du studio.
Le même mécanisme existe aux États-Unis. Marketing Dive rapporte que Gushers, la marque de friandises aux fruits de General Mills, a été la première à sponsoriser Screen Time, un thriller de 57 épisodes de la société d’Issa Rae, Hoorae, avec TikTok et PineDrama, qui dépasse 150 millions de vues. Gushers y figure en intégration dans le dernier épisode : 1 sur 57, soit 1,8 %. L’offre de Supradrama prévoit 4 épisodes sur 16, soit 25 %. Ces deux proportions comptent des épisodes et ne disent rien de la nature des intégrations. Margaux Grancher précise que, pour DARON·NE, le studio s’adresse à des marques particulièrement légitimes sur la parentalité, dont les produits pourraient s’intégrer naturellement au récit, même sans partenariat.
Ce que cet entretien déplace
Les deux studios travaillent pour des marques, avec deux propositions différentes. Tommy-Lee Baïk écrit que pour Andros, « la marque achète des prestations classiques », avec une mini-série pédagogique dont les épisodes « se répondent, sans arc narratif à arbitrer ». Margaux Grancher écrit que dans une série de marque, « le produit doit avoir une fonction dans l’histoire ». Supradrama affiche 50 000 euros au minimum pour un microdrama original, diffusion comprise. Les Héritiers, la série test de StoryRoads (10 épisodes, environ 5 000 euros en tout), est payée par ses contrats de marques.
Dans cette série d’entretiens, la marque est l’une des façons de payer le vertical. Avec celui-ci, elle a un tarif d’entrée public, l’indication que la plus grosse part des vues est payée, et une offre à deux étages, l’original et la licence.
Si vous avez commandé ou produit une série de marque en vertical, en France ou ailleurs, écrivez-moi, sans être cité si besoin.
Pour continuer. Le hors-série de juillet décrit comment l’usine chinoise à micro-séries se déplace, et le dernier entretien donne l’autre studio français qui vend aux marques. La newsletter de verticaldrama.tv suit le même marché, en anglais.
Ludovic Bostral écrit Streaming Radar. Il a cofondé et dirigé Afrostream, service de streaming lancé en 2015 pour les publics africains et de la diaspora, et publie les rapports Streaming Lens sur les marchés du streaming. Entretien mené par écrit les 7 et 8 octobre 2026, en français : un questionnaire, une relance de 3 questions, une version finale des réponses reçue le 8 octobre. Les réponses de Margaux Grancher sont reproduites sans modification à l’intérieur des citations. L’article lui a été soumis avant publication. Margaux Grancher est scénariste et cofondatrice de Supradrama, studio de fiction parisien qui développe des séries et des films pour les diffuseurs et produit des microdramas pour les marques.



