« Nous produisons environ 30 000 créations publicitaires vidéo uniques chaque mois, ce qui nous permet de tester rapidement différentes approches avant de tirer des conclusions sur le contenu. »
Illia Berestovskyi, directeur de la recherche et du développement de Holywater, l’éditeur de l’application My Drama, dans notre entretien du 29 octobre.
Cette semaine, l’argent de la vidéo a changé de chemin. TF1 a publié ses résultats : sa publicité à la télévision continue de baisser, et le groupe gagne ailleurs, sur sa plateforme TF1+ et par la vente à l’unité. Des marques ont commencé à payer elles-mêmes des microdramas, ces séries verticales aux épisodes d’une à deux minutes, et certaines peuvent désormais en détenir une part. Et des franchises nées sur YouTube ou Twitch se sont vendues à plusieurs diffuseurs à la fois. Je pense que les chaînes, les plateformes, les producteurs et les applications de vertical drama recomposent leurs revenus, et que leurs modèles se rapprochent : publicité, paiement à l’unité, droits sur les séries. Cette édition suit cet argent.
Pour aller plus loin, une étude : le Microdrama Monthly d’octobre de K7 Media, cabinet qui suit les tendances internationales de la télévision, compare 5 classements de microdramas, dont celui de verticaldrama.tv, mon site de suivi du format. Je précise que j’y apparais : Clare Thompson, qui l’a écrite, m’a interrogé. Sa conclusion : un numéro 1 ne mesure pas la même chose d’un classement à l’autre. L’étude est réservée aux abonnés de K7 (ce que comprend l’abonnement, contact).
TL;DR
TF1 perd 8,9 % de publicité sur neuf mois. Sa plateforme TF1+, que Netflix aide à grandir, en regagne de quoi couvrir un cinquième de la baisse. Et TF1 loue ses feuilletons quotidiens en avant-première, dès 0,69 €.
Les groupes de télévision perdent de la publicité, et TelevisaUnivision compense par l’abonnement. Les plateformes en gagnent encore, mais moins vite.
À Singapour, des producteurs offrent aux marques une part possible de la propriété de leurs microdramas. Dans la même semaine, 7-Eleven, Channel 4 avec Sol de Janeiro et Blink49 avec Uber Eats lancent leur série verticale.
CoComelon, Blippi et l’événement de catch de Squeezie se vendent à plusieurs diffuseurs en même temps.
L’intelligence artificielle (IA) a de nouvelles règles, chez les comédiens de doublage américains et devant un tribunal chinois, et des budgets rendus publics.
La publicité sur TF1 ralentit à la télévision et cherche d’autres revenus
TF1, première chaîne privée française, a publié ses neuf mois le 29 octobre. Sa publicité rapporte 1 022 millions d’euros, 8,9 % de moins qu’un an plus tôt. Le groupe parle d’un « quatrième trimestre consécutif de recul plus prononcé qu’anticipé du marché de la publicité linéaire », c’est-à-dire de la télévision regardée en direct. Son résultat opérationnel courant des activités, ce que dégagent ses métiers hors éléments exceptionnels, tombe de 191 à 110 millions d’euros.
Une partie de cet argent revient par TF1+, la plateforme gratuite du groupe : 160 millions d’euros de publicité sur neuf mois, 19,2 % de plus. Depuis le 19 juin, les chaînes de TF1 et le catalogue de TF1+ sont accessibles dans l’application Netflix en France. C’était la « première fois que Netflix transporte des chaînes linéaires tierces », notait le #47 de cette newsletter. TF1 relie à ce partenariat la hausse de 25 % du temps passé sur TF1+ au troisième trimestre. Netflix est sur la même ligne : sa lettre aux actionnaires du 20 octobre veut d’autres accords « comme notre partenariat avec TF1 en France ».
TF1+ gagne 26 millions d’euros de publicité de plus en neuf mois, par rapport à l’année précédente et le reste de la publicité du groupe en perd 125 (cf infographie). TF1+ compense donc environ un cinquième de la baisse. Au troisième trimestre, TF1 a aussi perdu un distributeur : Canal+ a cessé de diffuser ses chaînes thématiques TV Breizh, Ushuaïa TV et Histoire TV, en France et en Suisse.
TF1 n’est pas le seul européen à être proposer sur un gros streamer. Le 27 octobre, Disney+ a annoncé qu’il diffusera la chaîne Channel 4, chaîne britannique de service public, dans son application au Royaume-Uni et en Irlande dès début 2027, sans surcoût pour ses abonnés. Au Royaume-Uni, plus de 57 % du temps passé devant les chaînes des diffuseurs passe déjà par une application, contre 52 % en 2025, selon un sondage de TiVo.
Autre source de revenus pour TF1 : la vente à l’unité. Payer pour voir l’épisode suivant avant tout le monde n’est pas nouveau. Pour la saison 2 de HPI, sur la box de Canal+, il fallait choisir : payer tout de suite ou attendre une semaine. J’ai payé. Ce qui est neuf, c’est le compteur que TF1 publie : 2 millions de transactions depuis janvier, sur des offres à la carte qui mêlent films, soirées sans publicité et avant-premières. Plus de 850 000 ont eu lieu en septembre, le mois où l’offre est arrivée sur les box de Free. Sur tf1.fr, une rubrique loue en avant-première, dès 0,69 €, Plus belle la vie, Demain nous appartient ou Ici tout commence.
C’est une version douce du modèle des applications de vertical drama, que La Dimension Interdite #5, notre série d’analyses sur le vertical drama, décrivait ainsi : quelques épisodes gratuits, puis la suite contre des jetons. Chez TF1, rien n’est verrouillé, puisque l’épisode loué passe ensuite gratuitement à l’antenne. Le spectateur paie pour ne pas attendre.
Ailleurs, la publicité ralentit aussi
En Allemagne, ProSiebenSat.1 prévoit maintenant un léger recul de son chiffre d’affaires organique sur l’année, au lieu d’une légère croissance. TelevisaUnivision, groupe de télévision en espagnol aux États-Unis et au Mexique, voit sa publicité baisser de 5 %, à 717 millions de dollars (640 millions d’euros), quand ses abonnements et licences montent de 30 %, selon Señal News.
Les plateformes, elles, gagnent encore des spectateurs et de la publicité, mais la publicité ralentit. En août, YouTube a fait 15,8 % de l’écoute de télévision aux États-Unis, son record, contre 7,7 % pour Netflix, selon Nielsen. Sa publicité a rapporté 11,2 milliards de dollars au troisième trimestre (10,0 milliards d’euros), 9,2 % de plus qu’un an plus tôt, contre une hausse de 15 % l’an passé, selon Variety. Plus d’un tiers de ses recettes publicitaires vient de la télévision connectée, l’écran du salon, et ses abonnements progressent désormais plus vite que sa publicité. Le #60 relevait que Netflix attend environ 2,7 milliards de dollars de publicité en 2026, au lieu des 3 annoncés. Les plateformes continuent pourtant d’ouvrir des offres avec publicité : en Corée, Disney+ déploie la sienne à partir du 10 novembre, à 7 000 wons par mois (4,7 euros), dans un marché où 59,7 % des utilisateurs de plateformes ont déjà choisi ce type de formule, selon l’enquête de l’agence publicitaire coréenne KT Nasmedia.
Les marques financent le vertical
Le microdrama a d’abord vécu de ses spectateurs, qui paient l’épisode suivant. Des marques commencent à payer les séries elles-mêmes.
Cette semaine à Singapour, COL Group, maison mère chinoise de l’application FlareFlow, et ses partenaires V47 Entertainment et Virtue Asia ont présenté aux annonceurs 9 titres pour 2027, dont 3 succès déjà diffusés. La télévision américaine appelle cela un upfront : la présentation des programmes avant que les marques réservent leur budget. La nouveauté est dans l’offre faite aux marques. Elles n’achètent plus seulement un espace ou un placement de produit : elles peuvent entrer dès l’écriture, comme partenaire de développement, producteur exécutif ou financeur, avec une part possible de la propriété de la série. David Webster, de V47, le résume ainsi : « Nous faisons entrer les marques dans la salle d’écriture, et pas seulement dans le plan média ».
D’autres marques ont déjà leur série. À partir du 2 novembre, 7-Eleven diffuse sur Instagram et TikTok 7 épisodes de 60 secondes tournés dans un vrai 7-Eleven, deux par semaine jusqu’au 23 novembre. Chaque épisode présente un produit de son menu coréen, avec une remise limitée. Channel 4 a commandé sa première série verticale, The Guest List, 5 épisodes, en partenariat avec la marque de cosmétiques Sol de Janeiro, sur ses comptes Meta, TikTok et YouTube à partir du 24 octobre. Blink49 Studios s’apprête à lancer son premier microdrama, Murder at the Mansion, produit en partenariat avec Uber Eats.
En France, le mouvement a déjà ses prix. En juin, la Dimension Interdite #4 comptait quatre façons de payer le vertical, dont celle où « la marque finance l’histoire, parfois la possède ». En octobre, Margaux Grancher, cofondatrice de Supradrama, donnait dans notre entretien un tarif d’entrée de 50 000 euros pour un microdrama de marque, écriture, production et diffusion comprises, et une règle : « Le produit doit avoir une fonction dans l’histoire. » Tommy-Lee Baïk, de StoryRoads, finance sa propre série avec ses contrats de marques. À Singapour, la part possible de la propriété est écrite noir sur blanc dans l’offre.
Pour les applications, cet argent compte. Selon The Ankler, les 16 premières applications de vidéo verticale hors de Chine ont sorti 32 000 titres en 3 mois, soit, écrit Elaine Low, « plus de 10 000 nouvelles séries par mois ». Dans ce flot, les applications dépensent la moitié ou plus de leurs revenus pour un poste qui n’est pas la production des séries. L’entretien avec Holywater, cité en tête de cette édition, en donne une idée : l’éditeur de My Drama produit environ 30 000 publicités vidéo par mois pour l’ensemble de ses applications, de quoi tester ses approches avant de conclure sur le contenu. Certaines ferment déjà : VeYou, lancée cette année par Tommy Harper, producteur de Top Gun: Maverick, ferme son application le 6 novembre. À mon avis, une marque qui finance une série amène aussi son public, des spectateurs que l’application n’a pas à acheter. Le 20 octobre, je vous proposais un pari : une marque engagée sur un des projets de Singapour, annoncée d’ici fin novembre, oui ou non ? Je garde ma mise.
Les franchises de créateurs se vendent à plusieurs diffuseurs
Les franchises nées sur YouTube ou Twitch circulent maintenant entre plusieurs distributeurs. Paramount+ a pris en licence non exclusive plus de 60 heures de séries de Moonbug, le studio de CoComelon et Blippi, franchises pour enfants nées sur YouTube, dans plusieurs pays dont la France. Les mêmes séries restent sur Netflix, Disney+, Hulu et Prime Video. TF1 a acheté The FinalSlam, le grand événement de catch de Squeezie et AmineMaTue : il passera le 14 novembre à 20 h sur TMC et TF1+, et sur la chaîne Twitch d’AmineMaTue. Cela rappelle le GP Explorer, la course de Squeezie : il a fallu trois éditions avant que France 2 la diffuse, en octobre 2025. Pour son premier match à Paris, le 25 octobre, la NFL a aussi organisé un co-streaming avec Domingo, qui commentait la rencontre en direct sur sa chaîne Twitch. Le groupe de production français Banijay distribuera 115 heures de Don’t Tell Comedy, un producteur américain de stand-up suivi par 14 millions d’abonnés, vers les plateformes gratuites, payantes et de nouvelles chaînes YouTube.
Le chapitre 5 du livret Creator economy décrivait ce mouvement pour le podcast : « La plateforme payait pour être le seul endroit où l’on écoute une émission, et elle paie maintenant pour en vendre les annonces pendant que l’émission passe partout. » La vidéo des créateurs prend le même chemin.
Vendre une série à plusieurs diffuseurs ne dit pas ce qu’elle rapporte sur YouTube, où les règles de rémunération changent. YouTube pousse ces séries à durer : 40 % des vues d’un microdrama arrivent plus de 30 jours après sa mise en ligne. Mais à partir du 1er février 2027, une chaîne devra faire 10 millions de vues sur 90 jours en Shorts, le format vertical de YouTube, pour toucher une part des revenus des Shorts, les vidéos longues restant rémunérées. Une série qui démarre lentement sur une petite chaîne peut rester sous ce seuil.
Les catalogues de télévision jouent aussi sur plusieurs tableaux à la fois. Hallmark, connu pour ses téléfilms romantiques, a ouvert en octobre 2025 une chaîne YouTube qui revendique 84 millions de vues et environ 2,6 milliards de minutes regardées. Il loue aussi des films et des séries à Netflix et à Peacock pour faire découvrir la marque, a dit Jon Sichel, son responsable de la distribution, dans le podcast The Media Odyssey. À Noël dernier, je racontais comment Netflix avait fini, en septembre 2025, par lui prendre son catalogue en licence, les nouveautés restant d’abord sur Hallmark+. Jon Sichel décrit la même logique, avec YouTube en plus. BBC Studios, la branche commerciale de la BBC, fera d’abord passer par YouTube, début 2027, un nouveau jeu à jouer chez soi, Quiz Vault, pour faire connaître une marque neuve, selon le C21Podcast du 29 octobre.
Meta paie déjà, et sans exclusivité. Instagram, qui teste des vidéos jusqu’à 90 minutes, propose à certains créateurs de YouTube 50 000 dollars (45 000 euros), parfois jusqu’à 500 000 dollars (450 000 euros), pour y publier le jour même les vidéos longues qu’ils mettent sur YouTube, selon Business Insider. Meta confirme financer directement certains créateurs. Il ne partage toujours pas ses revenus publicitaires avec eux, quand YouTube leur reverse 55 % des recettes publicitaires nettes de ses pages de lecture, rappelle le livret Creator economy.
L’analyste Rich Greenfield, du cabinet LightShed, imagine un retour de l’exclusivité dans Post Credits. Selon lui, la crainte de YouTube serait qu’en 2027 Netflix ou un studio verse à un grand créateur de YouTube 200 millions de dollars par an (179 millions d’euros) pour l’avoir seul, au lieu des 10 ou 15 millions (9 à 13 millions d’euros) qu’il lui paierait sans exclusivité.
L’intelligence artificielle a ses règles et ses coûts
Les comédiens de doublage américains ont obtenu une règle. Membres du syndicat SAG-AFTRA, ils ont ratifié le 29 octobre, à 95 % des voix, leurs contrats d’animation. Pour les productions dont le tournage commence à partir du 1er juillet 2027, doubler leur voix avec un double numérique, une réplique fabriquée par IA, dans une autre langue exigera leur accord. En France, la bataille passe par le droit. Le 30 janvier, huit comédiens de doublage, dont les voix françaises de Julia Roberts et de Richard Gere, ont mis en demeure deux sociétés américaines, VoiceDub et Fish Audio, de retirer les clones de leurs voix, et réclamé 20 000 euros de dommages et intérêts, selon Le Monde. L’un d’eux, Richard Darbois, parle d’un « vide juridique ». Le #54 montrait l’usage que l’industrie a déjà trouvé : sur Maxton Hall, série allemande de Prime Video, un comédien enregistre toujours la voix anglaise, et l’IA rattrape le décalage des lèvres. En mai, notre récit Streaming Radar Stories sur l’accord anti-IA d’Hollywood citait la réponse du syndicat à Tilly Norwood, actrice entièrement générée par IA : « La créativité doit rester centrée sur l’humain. »
En Chine, le tribunal de Jiang’an, à Wuhan, a jugé qu’un microdrama fait avec l’IA est une œuvre audiovisuelle protégée. L’entreprise qui l’avait recopié en entier sous un autre titre doit verser 20 000 yuans (2 690 euros) à l’ayant droit. Ce jugement ne surprendra pas ceux qui reçoivent des catalogues. Des applications m’ont proposé les leurs, et certains m’ont paru douteux : des séries en double, ou d’anciennes rebaptisées pour passer pour des nouveautés.
Des montants sont rendus publics. Sanxingdui: Future Past, présenté comme le premier long métrage chinois entièrement fait par IA sorti en salles, aurait coûté plus de 10 millions de yuans (1,35 million d’euros). Il en avait rapporté 1,5 million de yuans au 30 octobre (200 000 euros). C’est un seul film, et il ne dit rien encore du marché. En France, le studio Inevitable promettait en septembre un blockbuster pour 250 000 euros. Sur BFM Business, son cofondateur Jean Mach précise que c’est un prix « à partir de ». Son premier film, un thriller de science-fiction qui coûterait « au minimum 30 ou 40 millions d’euros » tourné de manière classique, il pense le faire « à 800 000 ». Le prix d’appel était une promesse commerciale, ce budget reste une prévision. Le studio vient de lever 15 millions d’euros.
En bref
Viaplay a vendu ses activités néerlandaises à Videoland, la plateforme du groupe de médias belge et néerlandais DPG Media, pour 142 millions d’euros. La Formule 1 n’entre pas dans l’abonnement standard de Videoland.
Hongguo, l’application gratuite de microdramas de ByteDance, dément un revenu annuel proche de 40 milliards de yuans (5,4 milliards d’euros).
FlareFlow arrive le 2 novembre en Thaïlande dans AIS Play, le service vidéo de l’opérateur AIS, à 39 bahts par mois (environ 1 euro).
Globoplay, la plateforme du groupe brésilien Globo, sort le 3 novembre une novela verticale, le feuilleton télévisé brésilien, en 50 chapitres.
Kling, le générateur vidéo par IA de Kuaishou, le concurrent chinois de TikTok, a levé près de 3 milliards de dollars (2,7 milliards d’euros).
Dailymotion : un peu moins de 30 % de sa vidéo monétisée en France passe par la télévision connectée, a dit Hamza Kourimate, de sa régie publicitaire, devenue Dailymotion Business, à The Media Leader.
Correction. Le #58 écrivait que JLA Play, la plateforme de Jean-Luc Azoulay, était lancée le 8 octobre à partir de 3,99 euros par mois. Elle est sortie sur Android le 6 octobre au soir, selon VL Média, et l’offre à 3,99 euros est hebdomadaire.
Ludovic Bostral. 25 ans de streaming : M6 Replay, Afrostream (Y Combinator S15), Majelan. Analyste indépendant, fondateur de Streaming Radar. Newsletter : www.streaming-radar.com. Rapports et données : lens.streaming-radar.com, dont Vertical Invasion 2026. Vertical drama au quotidien : www.verticaldrama.tv. Me parler : www.bostral.com, ou directement www.bostral.com/call.




