Juillet 2024 : Ibai Llanos pulvérise le record Twitch avec 3,85 millions de spectateurs simultanés. Pas pour un événement e-sport, mais pour de la boxe amateur au Bernabéu. Ce chiffre dépasse les audiences du Super Bowl sur certaines tranches et illustre une révolution silencieuse : celle du co-streaming sportif qui redéfinit les rapports de force entre créateurs, plateformes et ayants-droits traditionnels.
En 2025, nous assistons à une transformation fondamentale de l'industrie audiovisuelle sportive. Le co-streaming n'est plus une curiosité technologique mais un écosystème économique viable de 8,5 milliards de dollars qui menace l'hégémonie des diffuseurs historiques.
Ibai Llanos : l'architecte d'un nouveau modèle économique
Le streamer basque de 29 ans a inventé un modèle économique inédit en s'associant avec Gerard Piqué et sa société Kosmos pour acquérir les droits de compétitions sportives. Premier coup d'éclat historique : la Copa América 2021. Kosmos rachète les droits pour l'Espagne et confie la diffusion gratuite à Ibai sur Twitch. Résultat ? 2 millions de spectateurs pour la finale.
Mais c'est le 29 août 2021 que l'Histoire bascule. Messi fait ses débuts au PSG contre Reims. Ibai obtient les droits de diffusion via Kosmos et attire 474,967 spectateurs simultanés au pic. Selon SportsPro, l'audience combinée TV+streaming atteint 6,734 millions de spectateurs en Espagne, démontrant que le co-streaming élargit l'écosystème plutôt qu'il ne le cannibalise.
La disruption économique révélée :
Coûts de production divisés par 6 : 5,000-15,000$ vs 40,000-150,000$ pour une régie traditionnelle
Engagement multiplié par 3 : 12% de participation active vs 0% TV passive
CPM publicitaire optimisé : 2-4$ (Twitch) vs 15-25$ (TV) mais avec audience hyper-qualifiée
NBA G League : la validation institutionnelle
L'innovation ne vient plus seulement des créateurs indépendants. La NBA a signé avec Twitch dès 2017 pour autoriser le co-streaming officiel de la G League. Le système inclut une extension permettant de voter pour le "Twitch MVP" interviewé après le match.
Cette approche "hybrid official" démultiplie l'audience sans cannibaliser les revenus primaires. Chaque match G League génère plusieurs streams simultanés, chacun avec sa communauté dédiée, créant un effet réseau viral impossible à reproduire en diffusion classique.
L'enseignement : Les ligues comprennent que le co-streaming n'est pas un concurrent mais un multiplicateur d'engagement.
L'écosystème français en construction
La France développe son infrastructure FAST mais sans layer co-streaming :
500+ chaînes FAST dans l'Hexagone séduisent déjà 5,5 millions de Français
Exemple révélateur : L'Équipe Live Foot lancée en juin 2024 avec 700 matchs prévus en 2025, mais aucune dimension co-streaming intégrée
Projections Omdia : doublement du marché FAST entre 2023 et 2027
Les vrais pionniers français du co-streaming émergent :
Nogodi et la Major League Rugby : co-streaming de matchs MLR avec commentaire personnalisé, créant une communauté rugby francophone autour du championnat américain
First Team : avait diffusé des matchs de Pro A basket français en 2023, profitant de l'absence de diffuseur officiel. Depuis l'arrivée de Sweek puis DAZN, plus rien. Retour au co-streaming de compétitions internationales (CDM U19 basket)
Le gap stratégique français : Ces créateurs opèrent sur des niches internationales faute de partenariats avec les ayants-droits hexagonaux. Aucun "Kosmos français" capable de négocier du contenu mainstream.
L'expérience Ligue 1 Kosmos : entrepreneuriat vs institutionnel
L'épisode le plus révélateur des deux modèles de co-streaming. En 2021, Kosmos acquiert les droits de la Ligue 1 pour l'Espagne et confie la diffusion gratuite à Ibai. Résultat : 474,967 spectateurs simultanés pour les débuts de Messi au PSG, transformant un championnat étranger en événement national espagnol.
Deux philosophies révélées :
Modèle Kosmos/Ibai : Acquisition entrepreneuriale de droits + liberté créative totale
Modèle LaLiga "Sportscasters" : Sélection institutionnelle + contrôle depuis le stade
L'enseignement : L'approche entrepreneuriale génère plus d'audience (474K vs audiences non communiquées du programme LaLiga) mais reste fragile économiquement. L'expérience Ligue 1 n'a duré qu'une saison, tandis que le programme LaLiga perdure depuis 2022.
Métriques business : la disruption par les données
Les chiffres valident la transformation économique :
Coût d'acquisition viewer : 0,05€ vs 0,23€ (broadcast traditionnel)
Temps de visionnage : 47 minutes vs 28 minutes TV classique
Taux d'interaction : 12% participent au chat vs 0% TV passive
Dan Rayburn, analyste streaming de référence, confirme : "Les coûts de production live ont chuté de 75% avec l'automatisation et le cloud. Ce qui nécessitait 20 techniciens se fait maintenant avec 3 personnes et de l'IA."
Le marché global des droits streaming sportifs représente 8,5 milliards de dollars en 2024 (+64% vs 2022), alimenté par cette démocratisation de la production.
Panorama international : trois modèles émergents
L'écosystème mondial révèle trois approches distinctes du co-streaming :
1. Modèle "Watch-Along" (UK/Allemagne)
Mark Goldbridge (1,8M abonnés) commente Manchester United sans montrer les images
MontanaBlack génère 300,000+ vues par match Bundesliga en différé
Avantage : Légalement sûr, économiquement viable
Limite : Expérience viewer dépendante de l'abonnement externe
2. Modèle "Institutionnel Contrôlé" (Espagne)
Programme LaLiga "Sportscasters" : créateurs sélectionnés depuis les stades
Royaume-Uni : Tim Cocker (EggChasers Rugby) acquiert les droits Pro D2 française pour diffusion YouTube. "J'ai préféré acheter les droits plutôt qu'une nouvelle voiture" (2 500 viewers simultanés, 35 matchs/saison)
Avantage : Sécurisé juridiquement, qualité technique garantie
Limite : Contrôle éditorial, audience réduite
3. Modèle "Entrepreneurial" (Brésil/Asie)
Casimiro Miguel rivalise avec Globo TV (500,000+ spectateurs Coupe du Monde)
Japon : Niconico avec "commentaires flottants", 200,000+ viewers J-League
Avantage : Audiences massives, innovation créative
Limite : Zones grises juridiques
Evan Shapiro observe : "On assiste à une fragmentation massive mais intelligente. Les créateurs captent des micro-audiences hyper-engagées que la TV généraliste ne sait plus fédérer."
Nouvelles opportunités économiques : les modèles d'incitation
Les ligues professionnelles découvrent que les co-streamers ne sont pas toujours des parasites mais des partenaires potentiels. Trois modèles d'incentives émergent :
1. Modèle "Licence Partnership"
Revenue sharing : 20-30% sur les revenus publicitaires du créateur
Minimum garanti : droit d'entrée fixe + variable selon performance audience
Exemple concret : LaLiga "Sportscasters" sélectionne et encadre les créateurs depuis les stades
2. Modèle "Audience Amplifier"
Bonus audience : rémunération selon les viewers supplémentaires générés
Cross-promotion : créateur promeut l'abonnement officiel, ligue promeut le créateur
CPM optimisé : coût d'acquisition à 2-4$ vs 15-25$ TV traditionnelle
DAZN, en France, a timidement tenté cette stratégie mais il faut absolument lisser une liberté éditoriale. Le sponsoring classique n’est pas suffisant.
3. Modèle "Freemium Gateway"
Co-streaming gratuit comme teaser vers l'abonnement premium
Créateur = canal d'acquisition avec tracking des conversions (ex : code promo ou abonnement spécifiquement dédié)
Funnel documenté : co-stream → engagement → abonnement → revenus récurrents
L'enseignement stratégique : Le revenue sharing + bonus audience créent un alignment parfait des intérêts. La ligue gagne sur l'amplification d'audience ET sur la monétisation directe. Les chiffres Ibai/Messi (6,7M d'audience TV+streaming combinée) prouvent l'effet multiplicateur plutôt que la cannibalisation.
Limites et résistances structurelles
Contraintes techniques :
Latence incompressible de 15-30 secondes vs temps réel TV (est-ce que c’est un problème ?)
Scalabilité fragile lors des pics d'audience (Twitch est souvent partenaire des gros streamers)
Risques juridiques avérés : Le streamer britannique JaackMaate a payé 210,000£ d'amendes pour diffusion non-autorisée de Premier League.
Défis réglementaires français
L'ARCOM a bloqué 174 domaines en 2024, créant un environnement restrictif. Cette approche répressive contraste avec le modèle espagnol plus incitateur qui a permis l'écosystème Kosmos/Ibai.
L'opportunité française : choisir son modèle
Les acteurs français disposent des briques technologiques mais doivent choisir leur stratégie :
Option 1 - Modèle "Institutionnel LaLiga"
Diffuseurs sélectionnent des créateurs partenaires pour leurs FAST channels
Installation technique dans les stades (Ligue 2, sports adjacents)
Avantage : Contrôle total, sécurité juridique
Inconvénient : Audiences limitées, coûts d'infrastructure
Option 2 - Modèle "Watch-Along" démocratisé
Autoriser le commentaire sans images sur les plateformes de sports payants
Partenariat avec créateurs existants (Nogodi, FirstTeam)
Avantage : Économique, rapidement déployable
Inconvénient : Expérience viewer fragmentée
Option 3 - Modèle "Entrepreneurial français"
Créer un "Kosmos français" avec investisseurs/créateurs
Acquisition de droits compétitions adjacentes
Avantage : Audiences massives potentielles, innovation
Inconvénient : Risque économique élevé
La réalité française : Avec 500+ chaînes FAST dans l'Hexagone et l'infrastructure broadcast opérationnelle, les outils existent. Manque : la vision stratégique pour choisir et investir dans l'un de ces modèles.
2025 : L'année du choix stratégique
Le co-streaming n'est plus une expérimentation mais une réalité économique : 8,5 milliards de dollars de marché, 3,85 millions de viewers records, modèles rentables prouvés.
Pour l'écosystème français : L'alternative est binaire. Soit développer des partenariats créateurs-ayants droits sur le modèle Kosmos/Ibai, soit subir la disruption venue d'ailleurs.
Verdict Streaming Radar : Les prochains 18 mois détermineront si la France sera acteur ou spectateur de cette transformation. L'infrastructure existe (FAST L'Équipe, créateurs spécialisés), il manque la vision stratégique.
Avec un marché global valorisé à 30 milliards de dollars, les acteurs qui maîtriseront cette transition hybride prendront l'avantage décisif. Pour les diffuseurs traditionnels qui refuseraient cette évolution, le message est simple : s'allier aux créateurs ou disparaître.
Sources : Dexerto, StreamsCharts, SportsPro, ESPN NBA, Dan Rayburn, Sport-TV, BigMedia, PwC Sports Streaming













