TL;DR
Deuxième guerre du streaming : la course aux abonnés est terminée, place à la bataille pour l’attention et les données. Renan Martins Frade (à qui j’ai plagié le titre) (UOL Splash) formalise la thèse, les chiffres confirment - 24% des nouveaux inscrits sont d’anciens abonnés qui reviennent (Recurly)
Invasion verticale + super-bundling : Paramount+ lance “Project Eagle” (objectif 1M clips UGC), Sky UK regroupe Netflix + Disney+ + HBO Max + Hayu à 24£/mois. Le câble est de retour, avec de meilleures interfaces
L’économie créateur devient infrastructure : MrBeast rachète une banque (Step, 7M users Gen Z), Dhar Mann signe avec Fox pour 40 microdramas verticaux, Webedia signe Kameto pour pousser les créateurs vers TV et plateformes
Amazon + Roku : AI Studio en bêta mars 2026 (350 plans IA dans House of David S2), Prime Video n°1 mondial en droits sportifs streaming (3,8 milliards de dollars). Roku premier exercice profitable - le modèle FAST tient ses promesses
Quinze jours denses. Le genre où les signaux convergent suffisamment pour qu’on arrête de parler de coïncidences. D’un côté, Paramount+ révèle “Project Eagle” et confirme l’accélération verticale qu’on suit depuis SR #29 et La Dimension Interdite #2. De l’autre, Sky UK lance le plus gros super-bundle jamais vu, et les données Recurly confirment ce que tout le monde soupçonnait : la bataille ne se joue plus à l’inscription mais après.
Renan Martins Frade, chroniqueur streaming chez UOL Splash (Brésil), l’a formulé cette semaine avec une clarté redoutable : nous sommes entrés dans la “segunda guerra do streaming”, la deuxième guerre du streaming. La première, c’était la course aux abonnés, au catalogue, au prix le plus bas. La deuxième, c’est la bataille pour l’attention, les données et la monétisation. Sa phrase-clé : “le produit n’est plus l’abonnement, c’est vous - votre attention, votre comportement, vos données.” Et les chiffres le confirment : une pub Netflix coûte de 2 à 16 fois plus cher qu’une pub YouTube. Les plateformes ne cherchent pas à vous forcer vers le plan premium - elles testent le seuil exact de votre tolérance publicitaire. Trois aveux simultanés : le vertical video dit “on n’est pas assez présent au quotidien”. Le bundling dit “notre produit seul ne retient pas”. L’IA production dit “nos coûts ne sont pas tenables”.
Bienvenue en 2026.
📱 L’invasion verticale : mise à jour du terrain
On a couvert le sujet en profondeur dans SR #29 (Netflix refond son app, TikTok lance PineDrama) et dans La Dimension Interdite #2 (8 milliards de dollars aujourd’hui ; 26 milliards projetés en 2030 ; thèse du rachat Big 5). Cette quinzaine, les æpièces continuent de bouger.
Depuis SR #29, le terrain a bougé. Business Insider a leaké les docs internes de “Project Eagle” chez Paramount+ : objectif 1 million de clips UGC, priorité Q1 2026. Paramount ne se contente pas de recycler ses franchises en format court, ils ouvrent les vannes au contenu utilisateur. C’est le premier studio à assumer publiquement que 35% des consommateurs US passent plus de temps sur la vidéo sociale que sur le streaming traditionnel. En immobilier, la règle c’est “location, location, location”. Paramount+ vient d’ouvrir un food truck devant son restaurant étoilé pour aller chercher le client là où il mange.
À venir : Depuis quelques semaines, je travaille sur un rapport stratégique consacré à cette mutation : industrialisation de l’IP, verticalisation des formats, fragmentation du risque.
Ce n’est pas un rapport sur une “app”.
C’est une réflexion sur la prochaine couche du streaming : comment fabriquer des personnages et des IP à cadence industrielle, sans concentrer le risque sur quelques paris.
Publication en avril (FR/EN).
Si le sujet vous concerne, écrivez-moi (sur bostral.com ou à ludovic@bostral.com).
🔄 Bundling et rétention : le câble est de retour (avec de meilleures interfaces)
La deuxième guerre du streaming, c’est aussi l’aveu que le produit standalone ne suffit plus. Et ces deux dernières semaines, le bundling a franchi un cap.
Sky UK a annoncé un super-bundle inédit : Sky + Netflix + Disney+ + HBO Max + Hayu, le tout à partir de 24£/mois dès mars 2026. Pas un pack promo temporaire. Une intégration native et permanente : Disney+ Standard with Ads inclus pour les clients existants Sky Stream et Sky Glass, HBO Max Basic with Ads dès le 26 mars (date confirmée du lancement UK), Hayu dès juillet. Les clients Disney+ existants peuvent migrer leur abonnement vers Sky et économiser 5,99£/mois sur leur facture. Sophia Ahmad, Chief Consumer Officer de Sky, parle de “world-first”. Paolo Pescatore de PP Foresight analyse que c’est la première vraie réponse à la fragmentation.
Pour les Français, ce n’est même pas hypothétique : Canal+ Ciné Séries propose déjà Netflix + Max + Paramount+ + Apple TV+ à 29,99€/mois. Sky UK arrive avec un schéma similaire. Le bundling n’est plus une expérimentation, c’est la norme.
Comme le souligne Renan Martins Frade, au Brésil aussi les bundles se multiplient : Claro et Mercado Livre proposent déjà des packs multi-streaming avec jusqu’à 45% d’économie, Netflix inclus. L’objectif est le même partout : réduire le churn, maximiser le watch time, et monétiser l’utilisateur au-delà de l’abonnement. Le coût cumulé de plusieurs abonnements individuels se rapproche ou dépasse les anciens packs de TV payante. Le bundling, c’est le retour du câble. Avec de meilleures interfaces.
De son côté, YouTube TV innove autrement : des “skinny bundles” par genre - pack Sports à 64,99 dollars/mois, Sports+News à 71,99 dollars. Au lieu de casser le bundle, on segmente par usage. Comme on l’analysait dans SR #12, les bundles deviennent l’arme stratégique face à l’effondrement de l’acquisition directe.
Les données de rétention soulignent l’urgence. Le rapport Recurly 2026 pose un diagnostic froid : 24% des nouveaux abonnés sont d’anciens qui reviennent. Les plans annuels génèrent 50 à 60% de revenus supplémentaires par utilisateur. L’utilisation de la fonction “pause” a explosé de 337%. Et 23% de l’audience US se qualifie de “serial churners” - trois résiliations ou plus sur deux ans.
Le cas Disney est révélateur. 24/7 Wall Street le résume : Disney refuse de publier le taux de churn de Disney+. Bob Iger admet que les abonnés bundlés (Disney+/Hulu/ESPN) ont un churn inférieur - mais sans chiffres. Netflix affiche environ 2% mensuel contre 5% en moyenne secteur. Disney ne communique pas. Si les chiffres étaient bons, on le saurait.
C’est un sujet que je connais de l’intérieur. Chez Afrostream en 2015, on avait fait un choix inverse de Netflix : au lieu du binge watching, on diffusait les soaps comme Windeck à raison d’un épisode par jour à 18h. Résultat ? Un churn faible et de l’engagement quotidien. La preuve la plus parlante : les jours où on “oubliait” un épisode (souvent un problème de date de publication), on recevait 5-6 messages d’abonnés dans l’heure. En 2015, avec notre base, c’était énorme. On avait créé un rendez-vous. Exactement ce que Disney+ essaie de faire dix ans plus tard avec un feed TikTok (ce que The Pitt reproduit sur HBO).
La recette n’a pas changé : créer une habitude quotidienne. Sauf que ceux qui la maîtrisent le mieux aujourd’hui, ce ne sont plus les plateformes. MrBeast (466M abonnés YouTube) vient de racheter l’app bancaire Step - 7 millions d’utilisateurs Gen Z, 500 millions de dollars levés. Un créateur YouTube qui devient banquier. Theodora Lau (Unconventional Ventures) résume : si un YouTuber réussit à embarquer ses fans dans un écosystème financier, c’est “soul searching time” pour les banques. Parallèlement, Dhar Mann (163M followers, 20 milliards de vues) signe avec Fox Entertainment pour 40 microdramas verticaux sur Holywater - un créateur YouTube qui fait le chemin inverse des plateformes. Et en France, Webedia signe Kameto (streamer n°1, 44 millions d’heures vues en 2024) et a l’ambition de “développer des projets inédits” pour TV et plateformes avec ses créateurs. Nisha Varman l’analyse : les créateurs n’ont pas remplacé les médias, ils ont remplacé la confiance.
🤖 Amazon industrialise l’IA, Roku prouve que le FAST paie
Pendant que les plateformes se battent sur l’engagement et la rétention, Amazon joue une autre partie : réduire structurellement les coûts de production.
Reuters et 01net confirment : Amazon MGM Studios lance “AI Studio” en bêta fermée dès mars 2026. Cas concret : la saison 2 de House of David intègre déjà 350 plans générés par IA - backgrounds, environnements, personnages secondaires. Pas de la génération full-scene (pas encore), mais de l’augmentation massive des workflows existants. Dans La Dimension Interdite #2, on relevait qu’Aronofsky testait la production IA avec Google DeepMind et que les producteurs chinois industrialisaient déjà le process. Amazon prouve que cette logique remonte vers la production premium.
Dans SR #17, l’IBC 2025 marquait le passage de l’IA streaming de l’expérimentation au ROI concret. Amazon vient de franchir l’étape suivante : de la pub automatisée à la production automatisée.
Côté droits sportifs, selon Ampere Analysis, Prime Video devient le premier investisseur mondial en droits sportifs streaming : 3,8 milliards de dollars en 2026, devant DAZN, dans un marché global en hausse de 7% à 14,2 milliards. Le deal NBA pèse 1,8 milliard par saison. Comme on l’analysait dans notre hors-série droits sportifs, les streamers généralistes représentent désormais 44% des dépenses totales en droits sportifs. Le sport live reste le contenu anti-churn par excellence.
Et pour ceux qui doutaient du modèle FAST : Roku vient de prouver le contraire. Première année de profitabilité (88,4 millions de dollars de bénéfice net sur l’exercice 2025), revenus Q4 en hausse de 16% à 1,395 milliard. The Roku Channel est n°2 FAST aux US. Le modèle pub-first + hardware + contenu gratuit vient de passer son examen.
Sauf que l'examen avait un problème d'énoncé. Dans La Dimension Interdite, on décrivait comment l'IA optimise désormais les chaînes FAST pour le CPM, la complétion pub, le scheduling automatisé - Frequency, Amagi Smart Scheduler, Akta qui analyse les scènes pour placer les coupures pub au moment optimal. Roku prouve que le modèle est rentable. Mais Digiday vient de révéler que la donnée qui alimente tout ça est massivement fausse. Selon Truthset, qui agrège les données de 22 fournisseurs dont Experian et Epsilon, le taux d'erreur des identity matches IP-vers-email en CTV dépasse 84%. La moyenne d'erreur sur 25 catégories démographiques atteint 55% sur 85 millions d'adultes US analysés. Résultat : Truthset estime que 40% des dollars pub CTV achetés en programmatique ouvert sont gaspillés, soit 7,4 milliards de dollars. On a construit un écosystème publicitaire de plus en plus sophistiqué - IA scheduling, ciblage contextuel, agents autonomes - sur des fondations d'identité qui s'effritent. Alan Wolk le martèle depuis des mois : le CTV a un problème structurel de transparence. Les annonceurs ne savent pas où leurs pubs tournent, les éditeurs n'ont quasi aucune visibilité sur qui regarde quoi, et les identity matches qui connectent le tout sont, pour reprendre son expression, "broken". Et quand quelqu'un essaie de mesurer indépendamment ? YouTube vient d'envoyer un cease & desist à Barb et Kantar Media au Royaume-Uni pour les empêcher de comparer les audiences de 200 chaînes YouTube avec celles de la TV linéaire et des streamers. Nick Tong @nick tong(Mediaplus UK) résume le paradoxe : "YouTube veut les budgets TV mais pas la rigueur de mesure TV." Google pousse le narrative "YouTube is TV" auprès des annonceurs, puis bloque l'organisme de mesure qui permettrait de le vérifier. L'IA de la Dimension Interdite optimise avec une précision chirurgicale - sur des patients mal identifiés, dans un hôpital qui refuse les audits.
Ce qu’on retient
Côté tech, l’IA production passe un cap avec Amazon AI Studio (350 plans IA, bêta mars), tandis que la mesure CTV reste le maillon faible structurel - l’IA optimise le scheduling et le ciblage avec une sophistication croissante, mais les identity matches qui alimentent tout le système affichent des taux d’erreur de 55 à 84%.
Côté business, la deuxième guerre du streaming bat son plein. Le super-bundle Sky (5 services, 24£/mois) marque l’avènement de l’agrégation comme norme. L’invasion verticale montre que les plateformes premium ont compris la menace du micro-drama - même si elles refusent de la nommer. Et la rétention remplace définitivement l’acquisition comme métrique reine.
Le signal faible de cette quinzaine ? Il n’est plus si faible. MrBeast rachète une banque, Dhar Mann signe avec Fox pour des microdramas verticaux, Webedia industrialise le pipeline créateur-plateforme en France. Pendant que Disney copie TikTok et qu’Amazon automatise Hollywood, l’économie créateur construit tranquillement ce que les plateformes n’ont jamais réussi à créer : un rendez-vous quotidien avec l’audience, et maintenant un écosystème complet autour de cette confiance.
A là semaine prochaine !
Mes positions Q1 2026 :
📈 Bundling → long
📈 IA production → long
📉 Mesure CTV → très short
❓ Feed vertical plateformes premium → wait and see
Ludovic est consultant. Passionné par l’innovation digitale, il accompagne plateformes et contenus dans l’optimisation de leurs offres SVOD, AVOD et FAST. Sur Streaming Radar, il décrypte les tendances de la tech et du business dans le secteur du Streaming et de l’OTT.
Contact : contact@streaming-radar.com











