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Streaming Radar #31 - Qui compte les téléspectateurs ? Personne (et c’est un problème à 38 milliards de dollars)
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Streaming Radar #31 - Qui compte les téléspectateurs ? Personne (et c’est un problème à 38 milliards de dollars)

YouTube menace de poursuites le BARB, Médiamétrie lance Watch, et l’insertion pub sur TV connectée (CTV) cherche encore ses standards. Pendant ce temps, le vertical drama débarque en Afrique.

TL;DR

  • YouTube envoie un “cease and desist” au BARB (institut de mesure TV britannique) pour stopper la mesure indépendante de ses chaînes sur CTV - au moment exact où YouTube dépasse la BBC en reach UK

  • Médiamétrie lance Watch en France : premier service de mesure unifié TV + streaming (Netflix, YouTube, Disney+, Prime Video), mais les comparaisons cross-plateformes restent interdites

  • Le marché pub CTV atteint 38 milliards de dollars en 2026 (+14%), et trois acteurs (YouTube, Amazon, Disney) contrôlent un tiers des revenus - sans standard de mesure commun

  • Le vertical drama arrive en Afrique : Binyuma TV (Ouganda), Mansa lance 27 épisodes de micro-dramas, et une académie de formation dédiée ouvre ses portes - mon rapport “Africa Streaming 2026” couvrira tout ça en mai

  • Unified Streaming prédit la fin du cloud-first : retour à l’edge computing, et C2PA (certification d’authenticité des contenus) comme nouveau standard obligatoire


Paradoxe dans l’écosystème streaming. D’un côté, le marché publicitaire CTV approche les 38 milliards de dollars. De l’autre, personne ne s’accorde sur comment compter les gens qui regardent. L’industrie construit un gratte-ciel de revenus sur des fondations en sable.

Avant de plonger dans ce chantier, une brève. ByteDance a lancé Seedance 2.0, nouveau cador de la génération vidéo par IA - multimodal, audio natif, résultat bluffant. Réaction immédiate de Hollywood : Disney et Paramount ont envoyé des cease-and-desist, la MPA (Motion Picture Association, le lobby des studios hollywoodiens) a exigé l’arrêt des “infractions massives”, le scénariste de Deadpool a écrit “c’est probablement fini pour nous”. Mais le pattern est connu : la dernière fois que Disney était furieux contre une IA générative, ils ont signé un accord de licence avec OpenAI quelques mois plus tard. Transactionnel.

Ce qui m’intéresse dans ce numéro : deux signaux qui convergent et dessinent un problème structurel pour toute l’industrie.

L’invasion verticale atteint l’Afrique

Petit teaser avant le plat de résistance. Le teaser stratégique de mon rapport Vertical Invasion 2026 est disponible sur Streaming Lens, le rapport complet sort en avril.

Binyuma TV, plateforme ougandaise fondée par Edwin Ruyonga et Ivan Kasagama, se positionne comme la première app de vertical drama par et pour des créateurs africains. Leur pitch : les audiences africaines consomment déjà des micro-dramas asiatiques et américains via les réseaux sociaux, mais personne ne produit de vertical drama africain. Et Binyuma TV n’est pas seul. Mansa lance des micro-dramas verticaux dans sept pays africains, et la Digital Creator Africa Academy ouvre la première formation dédiée.

Comme je l’écrivais dans La Dimension Interdite #2, le vertical drama est un marché à 26 milliards de dollars d’ici 2030. L’Afrique s’y invite, et j’y consacrerai un chapitre entier dans “Africa Streaming 2026” en mai sur Streaming Lens.

Et pendant qu'on parle de format court vertical : Samuel, la série d'animation d'Émilie Tronche, a débarqué sur Netflix le 5 février. Produite par Les Valseurs pour Arte, la série a été conçue dès le départ en double format : 21 épisodes de 2 à 6 minutes en horizontal, plus 20 épisodes verticaux de moins d'une minute pour TikTok et Instagram. Résultat : plus de 35 millions de vues en six mois sur arte.tv et les réseaux sociaux, un rachat par Netflix à Annecy 2025 pour une diffusion mondiale, un roman graphique chez Casterman classé 4e des meilleures ventes en France, et une saison 2 en écriture. La preuve que le vertical-first n'est pas réservé aux micro-dramas chinois : une créatrice française, un broadcaster public, et Netflix qui vient faire ses courses.

YouTube contre le BARB : quand la plateforme dominante refuse d’être mesurée

C’est probablement l’info la plus importante de ce début d’année, et celle dont on parle le moins. Fin janvier 2026, YouTube a envoyé une lettre de mise en demeure (”cease and desist”) au BARB, l’institut de mesure d’audience TV britannique, et à son partenaire de recherche Kantar Media. Motif : arrêter immédiatement leur service de mesure qui comparait l’audience des chaînes YouTube avec celle des chaînes TV traditionnelles et des plateformes de streaming.

Le service, lancé en juillet 2025, mesurait 200 chaînes YouTube via une technologie d’audio-matching. YouTube a invoqué une violation de ses conditions d’utilisation. Le service a été suspendu le 28 janvier 2026. Comme le résume Lindsey Clay, CEO de Thinkbox : YouTube passe des années à convaincre les annonceurs qu’il est “de la TV”, mais dès qu’il est soumis à la même transparence, il envoie les avocats.

Pourquoi c’est un problème majeur ? Parce que les chiffres BARB le montrent. Selon le rapport What People Watched in 2025 (19 février), 54% du visionnage YouTube au Royaume-Uni se fait sur écran de télévision. La plateforme dépasse n’importe quelle chaîne ou service en reach total. Le live viewing ne représente plus que 45% du visionnage sur écran TV en décembre 2025 (contre ~60% en 2022). Le streaming à la demande atteint 38%.

En clair : YouTube refuse la mesure indépendante au moment précis où il devient la première destination TV du Royaume-Uni. En août dernier, dans SR #13, on documentait déjà le fossé : 28% des minutes CTV pour YouTube contre 15% pour Netflix aux États-Unis. Six mois plus tard, YouTube verrouille les données au UK. Le pattern se confirme.

Le parallèle avec la France est immédiat. Imaginez que Médiamétrie mesure YouTube et que Google envoie ses avocats à Boulogne-Billancourt - c’est exactement ce qui vient de se passer outre-Manche. Comme je l’ai raconté dans notre hors-série sur la pub TV française, la mesure a toujours été le nerf de la guerre publicitaire. Et Médiamétrie tente justement de résoudre ce problème.

Médiamétrie Watch : la France tente l’unification

Le 28 octobre 2025, Médiamétrie a lancé Watch, son nouveau service de mesure unifié TV + streaming. Le dispositif combine le panel Médiamat classique (5 500 foyers, watermarking audio) et un nouveau panel Plateformes (2 730 foyers équipés d’un “streaming meter”, un boîtier qui collecte les données de tous les équipements connectés en WiFi).

Les participants : TF1, France Télévisions, M6, Canal+, Arte, RMC BFM côté TV. YouTube, Netflix, Prime Video, Disney+, Twitch, Dailymotion et Pluto TV côté plateformes. C’est la première fois que ces deux mondes sont mesurés par un seul organisme en France.

Mais, et c’est un “mais” de taille, les comparaisons cross-plateformes sont interdites. Les périmètres diffèrent (Médiamat mesure tous les lieux et écrans, le panel Plateformes ne couvre que le domicile). La fusion des deux panels est prévue mi-2026.

Pour les annonceurs, c’est un progrès réel mais insuffisant. Quand vous dépensez un budget pub CTV en France, vous ne pouvez toujours pas comparer la performance d’une campagne sur TF1+ vs YouTube vs Netflix.

SGAI, SSAI, CSAI : le casse-tête technique de la mesure pub

Côté tech, la situation est tout aussi fragmentée. L’ad insertion sur CTV existe sous trois formes qui cohabitent mal. Le SSAI (Server-Side Ad Insertion), utilisé par 78% des apps CTV selon Pixalate, offre un playback fluide mais une mesure approximative. Le CSAI (Client-Side Ad Insertion) permet une mesure précise mais fonctionne mal sur CTV : fragmentation des devices, kits de développement (SDK) spécifiques par téléviseur, interruptions de playback.

Et le SGAI (Server-Guided Ad Insertion), le dernier-né, tente de combiner les avantages des deux.

Comme l’explique Olivier Cortambert de Yospace dans NewscastStudio, quand les mesures sont incohérentes, les annonceurs perdent confiance et baissent leurs enchères. Le SGAI, encore en phase de standardisation chez la SVTA (Streaming Video Technology Alliance), promet une mesure plus fiable via des standards comme le CMCDv2 (Common Media Client Data), qui permettrait à n’importe quel player compatible d’envoyer un signal montrant la position de lecture.

Le problème ? Chaque plateforme CTV (Roku, Samsung, LG, Fire TV) se comporte différemment. Chaque annonceur veut ses propres métriques. Et il n’existe toujours pas de standard commun accepté par tous. Pour un marché à 38 milliards de dollars, c’est un peu inquiétant. Un white paper récent de Dailymotion Pro (document commercial, mais données sourcées) rappelle que le streaming représente 44,8% de l’usage TV aux États-Unis selon Nielsen, dépassant broadcast et câble combinés. On mesure mal un canal devenu majoritaire.

Dans SR #20, on annonçait que la pub streaming progressait plus vite que la TV linéaire. Quatre mois plus tard, l'écart de croissance s'accélère mais le croisement en revenus absolus n'est pas encore là - il est prévu pour 2028. En attendant, personne ne se met d'accord sur comment mesurer.

Unified Streaming : edge computing et authenticité du contenu

Pour finir sur de la tech pure, les ingénieurs d’Unified Streaming ont publié le 9 février leurs prédictions 2026. Deux axes qui me parlent particulièrement.

D’abord, le retour au hardware et à l’edge computing. Pepijn Tijhuis prédit moins de cloud, plus de traitement local. L’ad insertion évolue du server-guided vers le “native” - insérer la pub directement depuis la source, en edge. Ça élimine une couche de complexité, et ça répond au problème de mesure décrit plus haut : si le stream est assemblé en périphérie, la mesure peut l’être aussi.

Je connais bien Unified Streaming. À l’époque de M6 Web, on a beaucoup échangé avec leurs ingénieurs qui travaillaient main dans la main avec RTL Pays-Bas. Et quand j’ai co-fondé Afrostream, leur Unified Streaming Platform était au coeur de notre stack de diffusion. Leur vision n’est jamais hype - elle est pragmatique, ancrée dans les problèmes réels des opérateurs.

Ensuite, la provenance du contenu via le standard C2PA (Coalition for Content Provenance and Authenticity), une sorte de carte d’identité numérique intégrée dans chaque fichier vidéo - qui l’a créé, avec quel outil, a-t-il été modifié par une IA. Mohamad Raad prévoit des implémentations concrètes d’ici Q3 2026. Valentijn Siebrands va plus loin : les métadonnées d’authenticité seront traitées comme les sous-titres ou les verrous anti-piratage (DRM), pas optionnelles mais attendues. Reste le vrai défi technique : que ces métadonnées survivent au transcodage, au packaging et à la compression dans un pipeline OTT. Signer un fichier brut, c’est facile. Garantir que la signature tienne après passage dans un CDN, un transcodeur et trois formats adaptatifs, c’est une autre histoire.

Et Unified Streaming n’est pas seul sur ce terrain. À l’IBC 2025, la BBC et ITN ont piloté un projet Accelerator dédié au “stamping” C2PA pour les newsrooms : un outil open-source qui signe les fichiers vidéo au moment de la publication et vérifie l’intégrité segment par segment. Prochaine étape : le stamping en direct sur le live broadcast. Côté hardware, le caméscope Sony PXW-Z300 est le premier au monde à embarquer nativement C2PA. Et cette semaine, SSL.com est devenu le premier certificateur à émettre des certificats C2PA production-ready.

Mais le sujet n’est pas que technique, il est politique. Comme le rapporte TV News Check, les big tech (Adobe, Microsoft) ont poussé pour rendre la provenance éditoriale optionnelle dans la spec C2PA 2.0 - elle était obligatoire en version 1.4. En clair : savoir quel outil a créé le contenu, oui. Savoir qui l’a créé, c’est devenu facultatif. Les broadcasters sont furieux. Rebecca Hanson (North American Broadcasters Association) résume le problème : sans identification de la source, le standard perd sa raison d’être pour les organismes de presse. Un parallèle direct avec la bataille BARB/YouTube décrite plus haut - la transparence, tout le monde est pour, jusqu’à ce qu’elle s’applique à soi.

Signal faible

Le streaming représente 47,5% du visionnage TV total aux États-Unis en décembre 2025, un record selon Nielsen. Le cap des 50% se rapproche, exactement comme Evan Shapiro le calculait dans SR #27 pour juillet 2026. Mais le vrai signal faible de ce numéro, c’est le C2PA. Ce standard naît à un moment très précis de l’histoire : celui où l’on ne sait plus distinguer le vrai du faux. Deepfakes, IA générative, contenu synthétique - quand l’oeil humain capitule, il ne reste que la cryptographie pour certifier l’authenticité d’une vidéo. Et c’est exactement le fil rouge de cet article : mesure d’audience, provenance du contenu, transparence publicitaire - tout revient à la même question. Qui certifie quoi, et qui a le droit de vérifier ?

Mes positions Q1 2026 :

  • 📈 Long : Edge computing et C2PA (certification d’authenticité) comme nouveaux standards infrastructure streaming

  • 📈 Long : Vertical drama Afrique (un marché en formation rapide)

  • 📉 Short : Standards de mesure CTV unifiés avant 2027 (trop d’intérêts divergents)

  • Wait and see : Netflix-Warner Bros. Discovery (j’en parlerai quand Paramount aura “joué ses cartes” pour racheter WBD - c’est de la politique, pas du business)


Ludovic est consultant freelance en streaming et OTT. Il décrypte les tendances tech et business sur Streaming Radar, et publie des rapports de data intelligence et IA sur Streaming Lens. Disponible pour un call : bostral.com/call

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