Mardi, entretien avec Margot Wilwertz, fondatrice de Vertikals, qui produit des microdramas en prises de vues réelles.
Le livret « Creator economy : qui paie les créateurs, et pour quoi » sort aujourd’hui. Gratuit, à lire en ligne avec une adresse professionnelle. Il existe aussi en anglais.
Il y a vingt ans, une série avait un itinéraire. La chaîne qui l’avait commandée la diffusait en premier. Puis on la revendait à l’étranger. Puis elle finissait en coffret DVD. (Pour le cinéma, c’est parfois la loi qui fixe l’ordre, comme la chronologie des médias en France.) Les plateformes de streaming sont arrivées en bout de file. Puis les offres gratuites. Puis les chaînes FAST. Chaque nouveau venu prenait un ticket et attendait son tour.
Au MIPCOM, qui s’est tenu à Cannes du 12 au 15 octobre, la file s’est retournée. Siobhan Crawford, chroniqueuse de C21, a titré son bilan « all windows, no fresh air ». Elle résume l’ordre qu’on lui a récité toute la semaine : « first YouTube, then linear, then streamers ». Les fenêtres ne sont pas nouvelles. Leur sens l’est, et c’est ce que je retiens du salon : le numérique passe devant l’antenne, et YouTube prend la tête de la file.
Le #58, notre édition d’avant le salon, laissait trois questions ouvertes. Qui encaisse et garde quelle IP ? La grammaire du format court survit-elle quand on en fait un film ? Qui achète, et sur quelle mesure ? Le salon a répondu à la première et à la troisième. La deuxième attend toujours un acheteur.
TL;DR
Au MIPCOM, l’ordre des fenêtres s’inverse : YouTube passe avant la télévision.
Dhar Mann garde la propriété de ses contenus, Fox gérera leurs fenêtres. YouTube et Facebook pèsent moins de 40 % de ses revenus
RTL chiffre l’effet de YouTube sur RTL+. France Télévisions place désormais sa plateforme avant l’antenne.
Les applications de microdrama ajoutent une fenêtre : l’opérateur mobile. ReelShort entre chez Orange, FlareFlow chez Digicel.
Presque tous les chiffres de la semaine viennent de ceux qui vendent. Un seul passe par Médiamétrie.
Le créateur garde son contenu, Fox gère les fenêtres
D’abord, une correction. Le #58 écrivait que la propriété des vidéos de Dhar Mann vendues par Fox n’était pas publiée. Elle l’était, depuis janvier, dans Variety : « Mann will retain ownership and creative independence over his original content. » Dont acte.
L’accord est pluriannuel et démarre avec 40 titres verticaux. Ils sortent d’abord en exclusivité sur My Drama, l’application de l’ukrainien Holywater, dont Fox est actionnaire. Fox Entertainment Global gérera ensuite leurs fenêtres dans le monde. Le partage des revenus, lui, reste hors de l’article.
Le 11 octobre, en ouvrant le salon, Dhar Mann a donné un chiffre que je n’avais pas. Quand Sean Atkins est devenu PDG de son studio, il y a deux ans et demi, YouTube et Facebook faisaient 95 % de ses revenus. Aujourd’hui, moins de 40 %. L’an prochain, environ 30 %, d’après ce qu’il a dit à la tribune et que rapporte Variety. Il cite Fox, Disney+ et Samsung TV Plus, sans dire ce que chacun pèse.
À partir de décembre, il lancera une série par mois sur sa propre chaîne YouTube, au lieu de vendre des pilotes aux studios. YouTube devient le banc d’essai, et ce qui y marche se vendra. « The future is definitely building IP », dit-il. Un studio qui teste ses pilotes devant le public, sur sa propre chaîne, et ne vend que les gagnants : c’est le développement à l’envers.
Fox applique le même ordre à Hartbeat, la société de Kevin Hart. Ses microdramas sortiront sur My Drama, et Fox a un droit de premier regard pour faire des séries ou des films de ceux qui marcheront (C21). « Vertical is where those stories start, not where they stop », résume Jeff Clanagan, chez Hartbeat. Hollywood fait la queue derrière le téléphone.
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Les chaînes mettent YouTube en tête
Les diffuseurs ont sorti leurs chiffres. RTL Deutschland a mis plus de 200 épisodes d’« Alerte Cobra » sur YouTube : 30 millions de vues. Sur RTL+, sa plateforme payante, les premiers visionnages de la série ont bondi de 123 % et les abonnements liés à la série de 26 %, selon ses dirigeants cités par Variety. Une série lancée en 1996 qui recrute des abonnés en 2026. Le même article cite franceinfo : 110 millions de vues YouTube en septembre, huit fois plus qu’un an plus tôt.
France Télévisions retourne l’ordre de ses séries, au profit de sa propre plateforme plutôt que de YouTube. Manuel Alduy y dirige le cinéma et la fiction internationale. Il l’a dit au quotidien de VideoAge du 13 octobre : « All our series’ episodes are published on our platform prior to the linear exhibition, if any. » La plateforme d’abord, l’antenne ensuite, s’il y en a une. Les droits de rattrapage ? « Almost history. » Dans le même numéro, l’acheteur Jorge Balleste, de Rustic Media, explique que le partage de revenus a remplacé la licence exclusive. L’exclusivité ne vaut plus son prix, dit-il, sauf pour un programme neuf ou un titre hollywoodien.
TF1 a pris l’autre chemin : Netflix comme vitrine. Depuis juin, ses chaînes et le catalogue de TF1+ sont dans l’interface de Netflix. Le bilan publié le 13 octobre l’affirme : « Depuis le lancement, les heures vues de TF1+ ont augmenté de 30 % par rapport à la même période en 2025. » Ce sont les chiffres de TF1, et le communiqué ne dit pas si les heures vues dans l’application Netflix comptent dans les 30 %. En juin, le #47 résumait la manoeuvre : « Le client n’allume plus TF1 pour aller chez Netflix, il allume Netflix et y trouve TF1. »
Le microdrama ajoute l’opérateur mobile
Le microdrama, ce sont des séries verticales en épisodes d’une ou deux minutes, nées en Chine, dont la suite se débloque en payant ou en regardant de la publicité (la Dimension Interdite #2 en détaille le modèle). La deuxième question du #58 portait sur ces séries remontées en film. Les grands distributeurs ne parient pas sur la conversion. Shaun Keeble, chez Banijay Rights, y voit d’abord « an incremental audience and revenue opportunity », rapporte Señal News. Lisa Honig, chez Fremantle, teste plutôt que de supposer que le spectateur du vertical ira vers la série longue.
Le vertical a ses propres fenêtres, plus courtes. Clare Thompson, du cabinet K7 Media, l’a montré dans sa session du 15 octobre, d’après Formatbiz. Dans un exemple de plan d’affaires britannique (pas des prix de marché, a-t-elle précisé), la première fenêtre se vend à trois à six plateformes. Chacune paie de 20 000 à 50 000 livres par titre, soit 24 000 à 59 000 euros. L’exclusivité initiale ne dure parfois que deux semaines. Et dans les grandes applications, le marketing peut coûter jusqu’à neuf fois la production. « Vertical is a format. Microdrama is a business model. »
ReelShort ajoute une fenêtre : l’opérateur mobile. « This MIPCOM, we are heavily targeting telcos », a dit à Prensario Sammie Hao, de Crazy Maple Studio. C’est l’éditeur de l’application, dont le groupe chinois COL détient 49 % (Dimension Interdite #5). Le 15 octobre, Orange Afrique et Moyen-Orient a fait entrer le catalogue ReelShort dans Max it TV, l’espace de divertissement de sa super-application. 17 pays, dont quatre en 2026, avec un accès par un forfait de données dédié, selon l’Agence Ecofin. Joey Jia, le fondateur de Crazy Maple, revendique « près de 450 millions d’abonnés mobiles » accessibles par les opérateurs, en moins d’un an.
FlareFlow, une autre application liée à COL, fait de même chez Digicel dans 25 marchés des Caraïbes et d’Amérique latine (Broadcast Pro). En mai, la Dimension Interdite #3 racontait la première alliance de ReelShort avec un opérateur d’Asie du Sud-Est, le thaïlandais AIS. J’en concluais que le prix de référence du vertical, « c’est le data plan mobile ».
Le salon a surtout vendu des vues
TikTok venait au MIPCOM pour la première fois. Il est reparti avec un accord avec Made By Us Studios pour des microséries de créateurs, sur TikTok et sur PineDrama, son application de microdrama. Deadline y voit, dans son bilan, « arguably the biggest vertical deal for microdramas » de la semaine. Montant confidentiel. La seule mesure avancée concerne une série précédente, « Screen Time », produite avec Hoorae, la société d’Issa Rae. Près de 580 millions de vues, selon Deadline. Comptées par qui ? L’article ne le dit pas.
Le salon, lui, a maigri. Lucy Smith, qui le dirige, a annoncé à Variety 10 100 délégués, 500 de moins qu’en 2025, dont 3 150 acheteurs, 150 de moins. Crawford a vu une ville « not full », où l’on travaillait tête baissée. Quant aux microdramas remontés en film, ceux de Fox, d’A+E ou de LoveHit, aucun des comptes rendus de Variety, Deadline, C21, Señal News, Prensario, Formatbiz et Media Play News ne leur nomme d’acheteur.
Reste la mesure. Les chiffres de la semaine viennent presque tous de ceux qui vendent. Les plus de 170 millions de followers de Dhar Mann. Les vues de « Screen Time ». Les résultats de RTL. Les heures de TF1+. Un seul sort d’une mesure indépendante : Netflix a annoncé le 14 octobre, à son premier upfront français, que son offre avec publicité touche 12 millions de personnes par mois, un chiffre que CB News rattache à Médiamétrie. En septembre, le #53 parlait d’« un marché qui vend de l’audience sans jamais en décrire une seule ». Les chaînes achètent sur une mesure d’audience. Le salon a surtout vendu des vues.
Signaux faibles
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En bref
Netflix change de directeur des contenus. Peter Rice, ancien président de Walt Disney Television, remplacera Bela Bajaria le 26 octobre. L’annonce est tombée la semaine où Netflix a supprimé environ 1 000 postes, 6 % des effectifs (Variety). Résultats demain. J’y reviens au #60.
Reese Witherspoon et Mediawan rachètent Hello Sunshine, la société de production de l’actrice, à Candle Media. En 2021, Candle y avait pris une participation majoritaire qui valorisait la société 900 millions de dollars, soit 800 millions d’euros. Variety comprend que Mediawan a payé « on the lower end of tens of millions of dollars ». Pierre-Antoine Capton refuse de confirmer et annonce un prochain accord sur le vertical. En juin, la Story notait que les premiers financiers de créateurs avaient « parié trop tôt, trop cher ».
Netflix a acheté les droits de la Coupe du monde 2030 en Espagne et en Andorre, 104 matchs, rapporte El Mundo. Pas tout en exclusivité : un match par journée pourra être vu gratuitement, et une chaîne nationale gratuite, pas encore nommée, aura les matchs de l’Espagne, les demi-finales et la finale. Montant non publié. Le #25 l’écrivait en décembre 2025 : le sport est « le seul contenu vraiment live ».
DAZN Sports Media, une partie du groupe DAZN, a déposé ses comptes 2025 : 940 millions de dollars de perte d’exploitation, soit 835 millions d’euros. Le chiffre d’affaires, lui, a gagné 22 %, à 3,8 milliards de dollars, soit 3,4 milliards d’euros. Access Industries, le propriétaire, a prêté 360 millions de dollars depuis janvier, soit 320 millions d’euros (SportBusiness). Le #58 décrivait la nouvelle offre de DAZN aux États-Unis : un abonnement par équipe.
Euros au taux de la BCE du 16 octobre : 1 € pour 1,13 dollar ou 0,84 livre.
Ludovic Bostral. 25 ans de streaming : M6 Replay, Afrostream (Y Combinator S15), Majelan. Analyste indépendant, fondateur de Streaming Radar. Newsletter : www.streaming-radar.com. Rapports et données : lens.streaming-radar.com, dont Vertical Invasion 2026. Vertical drama au quotidien : www.verticaldrama.tv. Me parler : www.bostral.com, ou directement www.bostral.com/call.


