Streaming Radar #25 : Budgets Hollywood 2026, FAST explose, AV1 piétine
L'argent part en Asie, Tubi bat Peacock, et les codecs attendent leurs puces
TL;DR
• Hollywood augmente son budget contenu de 3,5 milliards $ — mais pas pour Los Angeles : Disney (+1 Md$) et Paramount (+1,5 Md$) investissent massivement à l’international, confirmant le pivot vers les marchés globaux
• FAST devient mainstream : avec 6,8% de part d’audience TV totale aux US, Nielsen et Lionsgate lancent la première mesure unifiée FAST + OTA (télé hertzienne digitale)
• Tubi dépasse les géants payants : 2,2% de part d’audience, plus que Peacock, Paramount+ et Max — et devient profitable pour la première fois
• AV1 reste coincé à 9,76% : seuls 1 smartphone sur 10 dispose du décodage hardware, freinant l’adoption malgré Netflix et YouTube • Les sports dominent : 76 milliards $ de deals NBA kickent en 2024, avec les plateformes qui préfèrent les “tentpole events” (matchs ponctuels à fort impact) plutôt que les droits complets
Trois semaines après notre dernière édition, l’industrie confirme ses grandes tendances de fond tout en révélant quelques surprises. Les studios hollywoodiens rallument le robinet à cash pour le contenu, mais l’argent file directement vers l’international — Corée, Inde, Mexique — laissant Los Angeles avec un sentiment de déjà-vu post-grèves. Pendant ce temps, le FAST (Free Ad-Supported Streaming TV, ces chaînes gratuites financées par la pub) franchit un cap symbolique : Nielsen le mesure officiellement, confirmant son statut de “vraie alternative” face aux abonnements payants.
Sur le front tech, AV1 continue sa lente progression — très lente. Avec moins de 10% de smartphones compatibles hardware, le codec “gratuit et open-source” bute sur la réalité industrielle : sans puce dédiée, pas de déploiement massif.
Une leçon que j’ai apprise chez M6 en développant 6Play : on a attendu trois ans que les box opérateurs (Freebox, Livebox, SFR) supportent le h.264 avant de pouvoir basculer tout notre catalogue. Trois ans à encoder en double format, à doubler nos coûts de stockage, pour toucher une audience qui n’avait pas le hardware. Un codec ne vit que si les devices le supportent. Jamais avant.
💰 Hollywood rallume les robinets, mais pas pour Hollywood
L’annonce a fait du bruit mi-novembre : Paramount augmente son budget contenu de 1,5 milliard $ pour 2026, suivi quelques jours plus tard par Disney qui ajoute 1 milliard $ à son enveloppe annuelle de 24 milliards $. Netflix avait ouvert le bal plus tôt dans l’année avec +1,8 milliard $ pour atteindre 18 milliards $.
Sur le papier, c’est un signal encourageant après deux ans de stagnation post-grèves 2023. Le problème ? Cet argent ne restera pas à Hollywood.
“Notre investissement contenu sera global, pas juste domestique”, a précisé Mark Shell, CFO de Paramount, lors de la présentation des résultats. Disney a confirmé la même orientation : “Nous continuerons d’investir à un niveau raisonnable dans le contenu, en penchant un peu plus vers l’international où nous identifions des opportunités de croissance spécifiques.”
Derrière cette formulation diplomatique se cache une réalité business brutale : les marchés matures (US, Europe de l’Ouest) plafonnent, tandis que l’Asie, l’Amérique latine et le Moyen-Orient explosent. Netflix l’a compris depuis longtemps — Squid Game (Corée), La Casa de Papel (Espagne), Lupin (France) — et les autres suivent.
Mais il y a un autre moteur à cette internationalisation : le sport. Les 76 milliards $ de deals NBA signés par NBC Universal, Amazon et ESPN ont kické cet automne. Paramount vient de claquer 7,7 milliards $ sur l’UFC pour un deal qui démarre l’an prochain. Ces montants astronomiques écrasent tout le reste.
Résultat : Hollywood voit les chiffres globaux de “content spend” augmenter, mais les créateurs, scénaristes et producteurs locaux risquent de ne pas voir la couleur de cet argent. C’est le mirage du budget contenu : les bilans affichent +3,5 milliards $ sur le papier, mais Los Angeles n’en captera qu’une fraction. Le reste partira vers Séoul, Mumbai, Mexico City.
📺 FAST devient mainstream : Nielsen officialise la mesure
Le FAST (Free Ad-Supported Streaming TV) vient de franchir un cap symbolique : Nielsen et Lionsgate lancent en décembre la première mesure unifiée couvrant à la fois les chaînes FAST et les réseaux OTA digitaux (télé hertzienne en ATSC 3.0).
Concrètement, qu’est-ce que ça signifie ? Que FAST n’est plus un “truc de niche” qu’on regarde du coin de l’œil. C’est maintenant un segment officiel de l’industrie, avec des metrics standardisés que les annonceurs peuvent comparer aux autres médias. Exactement comme le cable TV dans les années 90.
Les chiffres donnent le tournis : FAST représente désormais 6,8% de l’audience TV totale aux US, incluant Tubi, The Roku Channel, Pluto TV et consorts. C’est plus que Peacock (qui facture 7$/mois avec pub). C’est plus que Paramount+. C’est même plus que Max.
Pourquoi cette explosion ? Deux raisons.
D’abord, la fatigue d’abonnement. Comme on l’avait évoqué dans Streaming Radar #18 sur les bundles, les consommateurs saturent. Entre Netflix, Disney+, Max, Peacock, Paramount+, Apple TV+... la facture explose. FAST propose une alternative radicalement simple : zéro euro par mois, un peu de pub, mais du vrai contenu.
Ensuite, l’infrastructure de mesure. Sans données fiables, impossible de vendre de la pub premium. Nielsen comble ce gap en offrant aux annonceurs les mêmes garanties qu’avec la TV traditionnelle : portée vérifiée, démographie précise, mesure d’efficacité. Résultat : les CPM (coût pour mille impressions) montent, les plateformes deviennent rentables.
Le cas Tubi illustre parfaitement cette dynamique. La plateforme Fox, profitable pour la première fois ce trimestre, affiche 2,2% de part d’audience TV — devant tous les services payants sauf Netflix, YouTube et Disney+. Son revenu a bondi de 27% sur un an, le temps de visionnage de 18%.
Comment ? En jouant la carte des “tentpole events” : Super Bowl en février (15 millions de viewers simultanés), match NFL de Thanksgiving cette semaine. Tubi ne cherche pas à devenir ESPN. Elle cherche à créer des pics d’audience massifs quelques fois par an, puis à convertir ces viewers occasionnels en utilisateurs réguliers via du contenu “shoulder” (films, séries, docu sports).
C’est exactement la stratégie Netflix avec le combat Jake Paul vs Mike Tyson, ou ses matchs NFL de Noël. Un gros événement live attire des millions de curieux, dont 10-20% restent ensuite sur la plateforme.
Pour les producteurs de contenu français ou coréens, FAST ouvre une voie alternative. Plutôt que de vendre exclusivement à Netflix ou Amazon, ils peuvent distribuer via des chaînes FAST spécialisées (K-dramas, anime, cinéma européen) et toucher une audience globale sans intermédiaire. NEW ID en Asie, avec ses 180+ chaînes FAST partenaires de Samsung TV Plus, LG Channels et Pluto TV, montre la voie.
⚙️ AV1 piétine : 9,76% de smartphones compatibles, c’est tout
Parlons tech. AV1, le codec “du futur” gratuit et open-source porté par Google, Netflix, Amazon et compagnie, devait révolutionner le streaming. Six ans après son lancement officiel (mars 2018), où en est-on ?
9,76% de smartphones disposent du décodage hardware AV1 au Q2 2024, selon ScientiaMobile. C’est mieux que les 3% de 2023, mais loin, très loin de la masse critique nécessaire pour un déploiement généralisé.
Pour rappel, dans Streaming Radar #6 on avait déjà parlé du chantier AV1. Le problème reste le même : sans puce dédiée, l’encodage et le décodage AV1 sont trop lourds. Sur CPU, ça vide la batterie et fait saccader la lecture. Jan Ozer le confirme : même avec Dav1d (le décodeur software optimisé), de nombreux devices droppent des frames en lecture.
Google s’est pris un shitstorm en avril 2024 en forçant le décodage AV1 software sur Android, provoquant surchauffe et autonomie catastrophique. Apple a ajouté le support AV1 dans Safari en septembre 2023, mais uniquement sur iPhone 15 Pro et Pro Max (puce A17 Pro). Les modèles antérieurs ? Pas de bol.
Ce qui nous ramène à une vérité immuable du streaming : un codec ne décolle que lorsque 30% des devices le supportent nativement. En dessous, les plateformes doivent encoder en double (AVC + AV1), doubler les coûts de stockage et CDN, pour toucher une audience marginale. Pas rentable.
Aujourd’hui, seuls Netflix, YouTube et Meta déploient AV1 à l’échelle — et encore, principalement pour du contenu spécifique (animation, mobile, vidéos courtes). Le reste de l’industrie reste sur H.264 (qui domine toujours largement) et HEVC pour la 4K/HDR.
Et VVC dans tout ça ? Le Versatile Video Coding, concurrent direct d’AV1, promet une compression encore meilleure (30-40% de gains vs HEVC). Mais il traîne deux boulets : la complexité technique (encore plus gourmand en compute qu’AV1) et l’incertitude sur les royalties. Beamr et d’autres analystes anticipent une adoption VVC significative vers 2027-2029, principalement pour la 8K et le broadcast pro. Mais pour le streaming grand public ? On attendra.
La réalité de 2024, c’est qu’on vit dans un monde multi-codec : H.264 pour la compatibilité universelle, HEVC pour la 4K premium, AV1 pour les cas d’usage ciblés (YouTube shorts, Netflix animation), et peut-être VVC d’ici 5 ans pour les early adopters.
L’industrie encode toujours en multi-format — SD/HD, web/mobile/TV, plusieurs codecs simultanés. Ça coûte cher en storage et CDN, mais c’est le prix de la compatibilité universelle. Certaines choses ne changent jamais.
🏀 Le sport devient le nouveau pétrole du streaming
On ne peut pas parler de l’industrie streaming sans parler sport. Parce que le sport, c’est la dernière catégorie de contenu qui pousse les gens à payer — ou à regarder de la pub en direct.
Les chiffres donnent le tournis. 76 milliards $ sur 11 ans pour la NBA, répartis entre ESPN/Disney, NBC Universal et Amazon Prime Video. 7,7 milliards $ pour l’UFC, deal Paramount qui démarre en 2026. Netflix qui achète les droits NFL pour Noël. YouTube qui diffuse un Sunday Ticket à 349$/saison.
Pourquoi cette frénésie ? Parce que le sport est le seul contenu vraiment live. Tu ne peux pas le binge-watcher plus tard. Tu ne peux pas éviter les spoilers. Tu dois le voir en direct. Et ça, pour un annonceur, c’est de l’or en barre : une audience captive, engagée, qui ne zappe pas.
Netflix a échoué à obtenir les droits UEFA. The Times rapporte que Netflix a fait des offres pour la Champions League en Allemagne (2027-2031) et la Super Cup globale, mais s’est fait battre par Paramount+. Amazon Prime Video a conservé ses droits (top pick Tuesday UK, Wednesday Allemagne/Italie), tandis que Paramount+ a remporté la majorité des droits UK et Allemagne pour plus d’1 milliard $. Leçon : le sport premium reste difficile d’accès, même pour les géants du streaming. Les diffuseurs traditionnels (Paramount/CBS) et Amazon dominent toujours ce segment.
WSC Sports l’explique bien : “Le défi n’est pas de créer plus de contenu, c’est de créer du contenu connecté.” Leur plateforme automatise la création de highlights, mais surtout elle personnalise : un fan de Marseille ne voit pas les mêmes clips qu’un fan du PSG, même pour le même match.
Le sport génère aussi du “shoulder content” (contenu périphérique) : documentaires, séries sur les coulisses, interviews exclusives. Netflix l’a compris avec Drive to Survive (F1), Full Swing (golf), Quarterback (NFL). Ces séries attirent des non-fans, qui deviennent fans, qui souscrivent ensuite aux matchs live. C’est un tunnel de conversion parfait.
Tubi applique exactement cette logique : diffuser le match NFL de Thanksgiving (gratuit, grosse audience), puis proposer “Sidelined 2” (rom-com football) juste après pour garder les viewers sur la plateforme. Résultat : +18% de temps de visionnage total.
Pour les plateformes françaises, la leçon est claire : si vous voulez de l’engagement durable, ajoutez du sport ou du contenu sportif périphérique. Pas besoin d’acheter la Ligue 1 en entier — quelques matchs stratégiques, des docu bien foutus, et vous touchez une audience difficile à atteindre autrement.
🧠 Conclusion : fragmentation et consolidation en même temps
Cette fin novembre 2024 révèle une industrie en pleine mutation structurelle. Côté business, Hollywood rallume les robinets cash mais l’argent file vers l’international, confirmant que les marchés matures stagnent. FAST devient mainstream avec mesure Nielsen officielle et Tubi qui dépasse les plateformes payantes en audience. Le sport continue d’aspirer des dizaines de milliards, structurant toute l’économie du streaming autour des événements live.
Côté tech, AV1 reste coincé à moins de 10% de devices compatibles, rappelant cette vérité immuable : un codec n’existe que si les puces le supportent. On continuera d’encoder en multi-format pendant au moins 5 ans. VVC arrivera peut-être vers 2027-2029 pour la 8K, mais le gros du trafic restera sur H.264/HEVC.
Le paradoxe de 2025 ? L’industrie se fragmente (FAST, AVOD, SVOD, bundles) et se consolide (mergers, bundles, gros deals sports) en même temps. Les plateformes qui survivront sont celles qui maîtrisent les deux axes : diversifier les modèles de revenus (pub + abo + transactionnel) tout en restant visibles sur tous les écrans (TV, mobile, web).
Comme disait Lavoisier (bon, j’avoue, je force le trait) : “Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.” Le streaming ne remplace pas la TV, il la réinvente. FAST ressemble étrangement au cable des années 90. Les bundles ressemblent aux packages satellites de 2005. Et les codecs suivent toujours le même cycle d’adoption : 10 ans minimum entre le lancement standard et le déploiement massif.
Certaines choses ne changent jamais. D’autres bougent à la vitesse de la lumière. L’art consiste à distinguer lesquelles.
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