Streaming Radar #34 - TikTok lance son Netflix vertical, Tubi recrute ses créateurs, V construit le Roku du reste du monde : les signaux faibles de mars
TikTok teste un feed de micro-dramas gratuit. Tubi dépasse le milliard et recrute des créateurs TikTok. V assemble le stack CTV du reste du monde.
TL;DR
TikTok teste un feed “Short Drama” gratuit intégré à son app (20 mars), après PineDrama en janvier et le renommage de “Series” en “(Mini) Drama”. Triple mouvement en 3 mois. Marché US micro-drama : 1,3 milliard de dollars (Owl & Co).
Tubi atteint 100 millions de MAUs, 1,1 milliard de dollars de revenus, premier trimestre profitable. Pèse 6,2% du visionnage ad-supported US selon Nielsen. Et lance un incubateur pour recruter les créateurs TikTok.
V (ex-VIDAA) revendique 50 millions de devices et assemble un stack CTV complet pour les marchés non-américains : pub programmatique (Ventura/Trade Desk), mesure d’audience (V Index), marketplace OTT (Amdocs). Le Roku du reste du monde ?
AWS lance Elemental Inference (24 février) : conversion live 16:9 → 9:16 en 6-10 secondes. Fox Sports et NBCUniversal premiers clients. Démo au NAB en avril.
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Tout le monde digère encore la fusion Paramount-WBD à 111 milliards de dollars. Les analystes comptent les synergies. Les avocats comptent les clauses. Pendant ce temps, trois mouvements passent sous le radar.
Le 20 mars, on apprend que TikTok teste un feed de mini-dramas gratuit intégré à son app principale. Le 17 mars, Tubi publie son rapport annuel et annonce un programme de recrutement de créateurs TikTok. Et dans les coulisses, V (ex-VIDAA) signe quatre deals structurants en dix jours sans que personne en parle en Europe.
Les méga-fusions font les gros titres. Les signaux faibles font les prochaines méga-fusions.
TikTok formalise le vertical drama en trois mois
TikTok vient de faire en 90 jours ce que Netflix n’a pas encore fait en 18 mois.
Premier acte, fin 2025 : ByteDance lance la section “Minis” dans TikTok, un espace dédié aux micro-dramas à l’intérieur du feed. Deuxième acte, 21 janvier 2026 : lancement de PineDrama, une app standalone dédiée aux micro-dramas, gratuite et sans publicité, aux Etats-Unis et au Brésil. Trois séries dépassent 100 millions de vues chacune. J’en parlais dans le SR #29. Troisième acte, 20 mars : TikTok teste un feed “TikTok Short Drama” directement dans l’app principale, avec des épisodes de 1 à 5 minutes, par catégories (crime, romance, “CEO fantasy”), dont du contenu ouvertement généré par IA. Une série appelée “Untamed” - un ours polaire qui danse et se lamente sur le changement climatique, oui, sérieusement - dépasse les 500 millions de vues. Et entre les deux, un détail que personne n’a relevé : TikTok a renommé sa fonctionnalité “Series” en “(Mini) Drama”. Quand une plateforme à 1,5 milliard d’utilisateurs intègre le mot “drama” dans son interface, c’est que le format n’est plus une niche.
La stratégie dual-track est maline. TikTok garde les deux voies ouvertes : le feed intégré dans TikTok ET l’app dédiée PineDrama. 20 feeds de micro-dramas tiers sont hébergés via le programme Minis (freemium, paiement après quelques épisodes gratuits). PineDrama sert de destination pour les spectateurs que le feed a accrochés. Belt and suspenders, comme disent les Américains.
La différence avec ReelShort ou DramaBox : TikTok démarre gratuit. Pas de paywall, pas de coins virtuels, pas de dark patterns. C’est le playbook YouTube appliqué à la fiction : capturer l’audience d’abord, monétiser ensuite. Et le contenu IA-generated n’est pas caché, il est assumé et mis en avant. Hollywood débat de l’éthique, TikTok compte les vues.
Le marché US du micro-drama a atteint 1,3 à 1,4 milliard de dollars en 2025 selon Owl & Co. Les apps de micro-dramas génèrent plus de temps de visionnage mobile quotidien que Netflix (ReelShort : 35,7 minutes par utilisateur par jour vs Netflix : 24,8 minutes, Omdia). Et le pipeline technique suit l’usage. Le 24 février, AWS a lancé Elemental Inference, un service managé qui convertit le live 16:9 en 9:16 en temps réel avec 6 à 10 secondes de latence. Pas du simple suivi de balle : une “saliency map” qui comprend où se situe l’action dans la scène, selon Regina Rossi, head of product chez AWS Media Services. Fox Sports et NBCUniversal sont les premiers clients. En beta, les grands groupes médias ont réalisé 34% d’économies par rapport aux solutions multi-outils. AWS présentera Inference au NAB Show (18-22 avril, Las Vegas). On y sera attentifs.
Dans la Dimension Interdite #2, j’avais parié qu’un Big 5 rachèterait une app de micro-drama avant fin 2026. Et si TikTok était en train de construire la sienne au lieu de racheter ?
Tubi, l’anti-Netflix qui gagne
L’industrie se fascine pour la fusion des géants (Paramount+HBO Max, près de 200 millions d’abonnés combinés). A l’opposé, une plateforme gratuite construit un autre modèle. Pas de dette massive. Pas de star system. Juste du contenu, de la data et zéro friction.
Tubi, c’est 100 millions d’utilisateurs actifs mensuels, 1,1 milliard de dollars de revenus en année fiscale 2025, et un premier trimestre EBITDA-profitable annoncé en octobre 2025. AVOD pur. Gratuit pour l’utilisateur. Pour les Français : imaginez TF1+ à 100 millions d’utilisateurs, 100% gratuit, qui recruterait Squeezie et Léna Situations pour produire des séries exclusives. C’est à peu près Tubi.
Le Nielsen Ad-Supported Gauge place Tubi à 6,2% du visionnage ad-supported US au Q4 2025, devant Netflix, Peacock, Pluto TV et Paramount+ sur ce créneau. Ses audiences 18-49 ont été multipliées par dix en cinq ans. Sans catalogue à 50 milliards et sans série à 200 millions.
Le rapport annuel “The Stream 2026” (Harris Poll, publié la semaine dernière) donne quelques chiffres qui valent le détour : 95% du visionnage sur Tubi est intentionnel et on-demand (pas du zapping FAST linéaire), 76% des utilisateurs préfèrent du contenu original aux franchises et remakes (+12% sur un an), et 97% déclarent regarder des contenus de plus de 10 ans. Les gens veulent du neuf ET du vieux. Pas du milieu. Pas du reboot tiède. La CEO Anjali Sud appelle ça le “niche as core“ : pas du mass-market, du rabbit hole. L’anti-Netflix par construction.
Le 19 mars, Tubi a lancé le “Creatorverse Incubator” en partenariat avec TikTok pour produire des séries exclusives. Le programme créateurs de Tubi, lancé il y a dix mois, totalise déjà plus de 16 000 épisodes de 200+ créateurs, avec des deals signés avec MrBeast, Mythical Entertainment ou Jomboy Media. Le Creatorverse Incubator avec TikTok est la couche suivante : TikTok identifie les talents, Tubi les développe en long-form. Première cohorte annoncée cet été. Le Creatorverse de Tubi n’est pas un gadget marketing. C’est un pipeline de talents complet, du sketch YouTube à la série AVOD. J’ai cartographié ce pipeline en détail dans le premier Streaming Sonar, ma nouvelle série d’analyses payantes. De LA à Paris, de 1 000 dollars par sketch à 50 000 euros par pilote chez Banijay. Spoiler : TF1 et M6 ne sont nulle part dans cette chaîne.
Demain, Tubi présente “Tubitopia: An Advertiser’s Paradise” aux IAB NewFronts à New York. Les NewFronts 2026 (23-26 mars), c’est le moment où la CTV bascule officiellement vers le performance-driven. Fini les impressions comme proxy de résultat. Les annonceurs veulent du ROI mesurable. Tubi, avec ses 100M de MAUs et son modèle 100% pub, est exactement dans cette conversation.
V, le stack CTV invisible des marchés non-américains
Celui-là, personne ne le suit en Europe. Et c’est dommage.
V, anciennement VIDAA (la plateforme smart TV de Hisense), revendique 50 millions de devices installés (contre 30 millions il y a quelques mois). Le nombre seul, on s’en fiche. C’est ce qu’ils ont construit autour qui mérite qu’on s’y arrête.
En dix jours de février 2026, V a annoncé quatre deals qui, assemblés, forment un stack CTV complet. Amdocs MarketONE pour la marketplace OTT sur smart TVs (un genre d’app store pour services de streaming). Reach Africa pour la pub CTV en Afrique. V Index pour la mesure d’audience (qui compte les téléspectateurs, question que je posais dans le SR #31). Et l’intégration dans le Ventura Ecosystem de The Trade Desk, avec Nexxen comme premier partenaire (35 millions de dollars investis). Le tout avec un partenariat global Teads couvrant l’Europe et l’Asie-Pacifique.
Roku, Amazon et Google se battent pour le TV OS nord-américain (les retailers contrôleront 47% du marché TV OS en Amérique du Nord d’ici 2029 selon Omdia). V, lui, construit la stack complète pour le reste du monde. Pour les Français : V, c’est le Free/Iliad du TV OS mondial. Une plateforme ouverte face aux walled gardens. Hardware, commerce, pub programmatique, mesure, expansion géographique, tout y est. Et le lien avec l’Afrique est direct : Reach Africa + 50 millions de devices = première infrastructure pub CTV à l’échelle continentale. Un sujet que je couvrirai en profondeur dans mon rapport Africa Streaming 2026 en mai.
Le marché CTV se restructure. Et la bataille se joue de moins en moins aux Etats-Unis.
Ce que mars 2026 nous dit vraiment
Le stack streaming se verticalise. AWS Elemental Inference convertit le live en vertical pour Fox Sports et NBCU. V assemble un OS CTV pour les marchés émergents. TikTok joue feed intégré et app dédiée en parallèle. Et le contenu IA-generated ne fait plus sursauter personne. Un ours polaire dansant totalise plus de vues que la plupart des séries Netflix. Business as usual.
Côté business, le streaming gratuit ad-supported n’est plus une expérimentation. Tubi dépasse le milliard de revenus. Pluto TV ne publie plus ses chiffres séparément depuis l’intégration Paramount, mais jouait déjà dans la même cour. Le vertical drama pèse plus d’un milliard aux US. Les créateurs sont devenus le canal d’acquisition numéro un des plateformes.
Le vrai signal de mars 2026, ce n’est pas la fusion à 111 milliards. C’est que TikTok, Tubi et V construisent un streaming parallèle - gratuit, vertical, mobile-first, global - qui ne ressemble plus du tout à Netflix. Et qui avance pendant que l’industrie compte les synergies de la méga-fusion.
Dernier truc, et celui-là c’est une vraie question. En septembre 2025, au retour de l’IBC, j’avais interrogé des professionnels du secteur pour le SR #20. Personne ne parlait du vertical drama dans les process de fabrication. Seul AWS présentait des produits concrets pour la conversion verticale. Six mois plus tard, TikTok, Disney+, A+E/Lifetime, COL Group, Mansa, Binyuma TV, et 500 millions de vues pour de la fiction IA verticale. Le NAB arrive le 18 avril à Las Vegas. AWS y démontre Elemental Inference. Est-ce que ça va bouger ? Est-ce que vos pipelines de production intègrent le format vertical ? Est-ce que vos équipes encodage testent le 9:16 natif ? Répondez-moi par email (contact@streaming-radar.com), j’aimerais qu’on en discute.
Mes positions Q1 2026 (mise à jour)
📈 Long : vertical drama comme catégorie mainstream. TikTok formalise, A+E/Disney entrent, le SAG-AFTRA a son accord dédié.
📈 Long : streaming gratuit ad-supported. Tubi (AVOD) a prouvé le modèle à 1,1 milliard.
📈 Long : V/CTV marchés émergents. Reach Africa + rapport Streaming Lens en mai.
📉 Short : SVOD standalone sans pub. Le marché migre vers l’hybride ou le gratuit, près de trois quarts des utilisateurs prêts à annuler si les prix augmentent encore.
❓ Wait and see : Paramount-WBD post-fusion. Trop de politique, pas assez de business pour l’instant. J’en parlerai quand les régulateurs auront validé.
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Ludovic Bostral est consultant indépendant en data intelligence et IA, spécialisé streaming et OTT. Il publie Streaming Radar (newsletter et podcast) et opère Streaming Lens, plateforme de data intelligence B2B. Rapports : Vertical Invasion 2026 (avril), Africa Streaming 2026 (mai). Pour un échange : bostral.com/call.



