Mardi, un entretien. Guillaume Sanjorge produit des séries verticales en français et dirige un réseau d’information, de production et de distribution consacré au duanju, le nom chinois des séries verticales. Première diffusion en avril 2023, sur sa page Facebook personnelle : deux épisodes, environ 700 000 vues, pas un centime de monétisation. Il a acheté les noms de domaine du format dans trente pays avant d’avoir un catalogue. Il explique pourquoi la France n’a pas encore d’industrie, et ce qui devrait être vrai dans deux ans pour qu’on puisse employer le mot.
Du 21 au 28 août. Une plateforme transforme les archives d’un créateur en chaîne permanente. Un streamer français ouvre la sienne et laisse le public voter le programme. Un producteur confie le même catalogue à deux applications rivales qui le découpent en épisodes de quarante-cinq secondes. Une ligue cède ses archives et sept matchs à des chaînes YouTube. Un journal signe pour adapter ses vieux articles. Et la bande-annonce d’un film de 2019 bat tous les records de sa catégorie.
Le même jour, à Édimbourg, Netflix annonçait neuf nouvelles séries et Disney disait vouloir tripler ses productions locales.
Les deux mouvements ne s’opposent pas, et je ne prétends pas que l’un cause l’autre : une commande de série se décide douze à vingt-quatre mois avant son annonce. Ils décrivent le même marché à deux endroits différents.
TL;DR
- YouTube ouvre ses chaînes permanentes aux créateurs. Mesuré ici : quinze ans d’archives font dix-sept jours de grille sans répétition, sans acquisition ni distribution à acheter — les droits sous-jacents, eux, restent dus.
- ZeratoR a ouvert la sienne le 16 août, avec 3 001 rediffusions depuis 2015 et un protocole qui donne la programmation au vote du chat. Chaque tour de scrutin est une étude d’audience gratuite.
- Banijay a bouclé sa fusion avec All3Media le 9 juillet : 265 000 heures de catalogue. Six semaines plus tard, ce fonds alimente deux applications verticales concurrentes qui se disent chacune la première.
- Canal+ a rendu les droits de la Saudi Pro League faute d’audience. Un streamer les a repris en gratuit, et la première saison chiffrée montre ce qu’un joueur y apporte : un facteur 2,9.
- Netflix passe à la diffusion hebdomadaire, fait entrer TF1 dans son application et étudie d’y vendre Peacock. Pendant ce temps, ITV vend sa division diffusion à Sky pour 1,6 milliard de livres.
- Chez Netflix, la part du catalogue dans le visionnage passe de 51 % en 2023 à 63 % ce trimestre, et 53 % des inscriptions tirées par une série viennent d’un titre sous licence.
- La dépense mondiale de contenu monte encore : 255 milliards de dollars en 2026, en hausse de 2 %. Elle monte moins vite, donc elle vise mieux.
Quinze ans d’archives font une grille de chaîne
Le 21 août, YouTube a étendu ses Stations aux créateurs, aux podcasts et aux groupes de médias. Une Station assemble automatiquement les vidéos existantes d’un catalogue en un flux continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec une conversation en direct à côté. C’est recommandé dans l’accueil et dans la recherche, sur téléphone, ordinateur et téléviseur connecté. Partout, sauf au Portugal, en Suisse et en Turquie.
L’annonce ne dit rien de l’argent : ni sur la publicité diffusée dans ces flux, ni sur les partenariats de marque, ni sur les outils existants. Elle ne concerne pour l’instant qu’« un nombre limité de créateurs », et elle est parue dans le fil des tests et expérimentations, pas dans celui des lancements.
Combien de stock faut-il pour tenir une antenne ?
Mesuré durée par durée, sans échantillon. Viva La Dirt League, une troupe de comédie néo-zélandaise ouverte en 2011 : 3 566 vidéos, 420 heures. Dix-sept jours et demi de programmation sans jamais repasser le même épisode. Kurzgesagt, treize ans d’ancienneté et une audience considérable : 43 heures. Un week-end d’antenne.
Ce qui fabrique un catalogue, ce n’est ni l’âge de la chaîne ni sa taille, c’est la cadence de publication multipliée par la durée du format. Les vidéos courtes ne comptent pour rien : chez Viva La Dirt League, 1 460 vidéos de moins d’une minute pèsent 22 heures sur 420.
Le 29 août au matin, leur flux permanent tournait sans interruption depuis le 6 avril. Cent quarante-quatre jours. Cinq cent seize personnes le regardaient. Sur Twitch, la catégorie officielle Always On — celle où l’on range les flux qui ne s’arrêtent jamais — comptait au même moment 97 chaînes et 17 545 spectateurs, dont un tiers pour la seule première. C’est l’audience d’une chaîne de la TNT un après-midi de semaine, répartie sur quatre-vingt-dix-sept antennes.
La deuxième est française.
ZeratoR a ouvert la sienne le 16 août, et le chat programme
Adrien Nougaret diffuse sur Twitch depuis 2015. Onze ans de directs, conservés. Sur le site de sa chaîne permanente, le catalogue affiche 3 001 rediffusions : 287 pour 2015, 295 pour 2021, 226 pour 2024, 160 déjà pour cette année. Une par jour ouvré depuis onze ans, à quelques unités près. Par catégorie, Just Chatting arrive en tête avec 456 entrées, World of Warcraft 409, Valorant 374.
Samedi matin, 1 307 personnes regardaient un direct enregistré le 24 octobre 2022.
La programmation vient du chat, selon un protocole affiché à la minute. Vingt minutes avant la fin de la rediffusion en cours, la commande `!request` s’ouvre : une proposition par personne, prise dans l’archive. Dix minutes avant la fin, un sondage Twitch tranche entre les propositions, cinq minutes de vote. À moins cinq, clôture, et la gagnante entre dans la file d’attente. À tout moment, `!skip` demande de passer, `!avancede10` de sauter dix minutes. Le tour précédent affichait ses scores : 72 voix pour une soirée Minecraft de 2022, 12 pour une autre, 11 pour un League of Legends.
Ce protocole mérite d’être regardé par ceux qui font de la télévision, et pas seulement pour l’interactivité. L’interactivité télévisée a quarante ans d’échecs derrière elle, et elle a toujours fait voter sur le récit : la fin d’un épisode, le sort d’un candidat, la couleur d’un bouton rouge. Ici, le vote porte sur la grille. Le spectateur ne choisit pas ce qui arrive à l’héroïne, il choisit ce qui passe à l’antenne. En novembre, dans le #24, j’écrivais que Netflix déployait le vote en temps réel pour transformer l’engagement passif en participation. Un streamer l’a fait avec deux commandes de chat.
Mais le plus intéressant n’est pas ce que le vote donne au public. C’est ce qu’il rend au diffuseur. À chaque tour de scrutin, quelques dizaines de personnes déclarent publiquement ce qu’elles veulent revoir, dans un catalogue de onze ans. C’est une étude d’audience continue, gratuite, sur des contenus déjà amortis — et personne n’a eu à la commander.
Les trois premières heures ont été chaotiques, les commandes détournées, correctif dans la foulée.
Reste la question que je pose depuis le #50, sans réponse jusqu’ici : ce que rapporte une chaîne permanente, et pourquoi on en ouvre une. Il a répondu le soir du lancement, et sa réponse n’a rien de nostalgique.
« On le fait aussi sur cette chaîne pour trouver de nouvelles sources de monétisation, puisqu’il y a des pubs qui passent. Vous savez qu’on essaie de moins en moins d’amener au sub. On essaie de plus en plus de trouver des sources de diversification pour pouvoir rester indépendant. » Et il ajoute que c’est un revenu qui vient du public sans que le public paie, donc « plus sain que du sponsoring ou du sub ».
Sur la rentabilité, il ne bluffe pas : « difficile de savoir actuellement ». Sur l’avenir, il parie : « ça va devenir probablement la nouvelle méta de Twitch ». La méta, en langage de joueur, c’est la pratique que tout le monde finit par adopter.
Un marché de prestataires s’est déjà formé : il évoque une société qui démarche tous les streamers pour installer du 24/7. Et il signale le piège de ceux qui bricolent, les services qui lisent les rediffusions par l’interface de programmation de YouTube et finissent avec les adresses de leurs serveurs bloquées. Lui a construit son outil, parce qu’il possède ses archives Twitch depuis 2015.
Les deux relevés ne racontent pas la même chose
Twitch a la pratique, et a tranché la question de l’argent : depuis le 13 mai, la monétisation est ouverte à tout streamer éligible qui ouvre un flux permanent. Sur les 97 chaînes relevées, une large majorité l’a activée, et six sur dix ont été ouvertes cette année. YouTube arrive avec un meilleur outil et sans un mot sur la rémunération.
Les deux plateformes ne traitent d’ailleurs pas la rediffusion de la même façon. YouTube laisse tourner une session unique pendant cent quarante-quatre jours. Twitch fait redémarrer la sienne dans la journée, ce qui suppose un outil de diffusion différent et un travail d’exploitation que le créateur doit assumer ou déléguer.
Je ne prétends pas que YouTube réponde à Twitch : personne n’a rien déclaré, et lire une causalité dans un calendrier serait l’erreur que je reproche aux autres. La séquence, elle, est là. Une plateforme installe la pratique et la monétise en mai. L’autre sort l’outil en août et se tait sur le prix.
L’asymétrie avec la télévision est le sujet. Une chaîne thématique fait ce geste depuis quarante ans : reprogrammer un fonds déjà amorti. Mais elle achète un nombre de diffusions sur une fenêtre, avec un minimum garanti versé à la signature, et elle négocie sa reprise territoire par territoire, dans des accords où l’argent circule parfois dans l’autre sens. Le créateur, lui, rediffuse un stock déjà produit, déjà payé une première fois, vers un public déjà présent, dans le même flux de recommandation que ses vidéos.
Sans acheter de droits, ce qui ne veut pas dire sans en devoir. La musique des bandes-son. Les invités qui n’ont jamais signé pour une exploitation linéaire perpétuelle. Les éditeurs de jeux qui tolèrent le direct et pas toujours la boucle commerciale. Twitch n’a pas construit son outil de coupure audio par plaisir.
Trois notes d’Édimbourg, pendant qu’on y est. Le patron Europe-Afrique-Moyen-Orient de YouTube, Pedro Pina, y a donné la conférence d’ouverture devant une salle franchement hostile, pour expliquer que sa plateforme n’est pas le méchant. Le nouveau directeur général de la BBC, qui ne l’a pas contredit, s’appelle Matt Brittin : c’est son ancien patron chez Google. Et Kevin Lygo, qui dirige le divertissement d’ITV, a commenté l’engagement de trois millions de livres pris par YouTube pour le contenu britannique. « J’ai eu un petit rire. On dépense 1,2 milliard par an. »
Banijay confie le même catalogue à deux applications qui se disent chacune la première
Le plus gros catalogue indépendant du monde s’est constitué le 9 juillet. Banijay Entertainment et All3Media ont bouclé leur fusion : siège à Londres, présence dans 25 pays, propriété partagée à parts égales entre Banijay Group et le fonds RedBird IMI, avec Jeff Zucker, l’ancien patron de CNN, à la présidence. Sur une base combinée, 4,3 milliards d’euros de revenus en 2025, soit un peu plus d’un trimestre de Netflix.
Et un catalogue de plus de 265 000 heures. À vingt-quatre heures par jour, trente ans de diffusion continue — sur le papier. Un fonds de cette taille n’est jamais vendable en entier : il faut des masters au bon format, des doublages qu’on retrouve, et des contrats d’artistes qui avaient prévu le streaming. Le stock n’est pas l’actif ; les droits libres et documentés le sont.
Le communiqué annonce lui-même ce qu’il compte en faire : « étendre la propriété intellectuelle à travers les usages », « créer de nouvelles sources de revenus ». Six semaines plus tard, on sait à quoi ça ressemble.
Le 18 août, une application appelée Snips a été lancée avec Banijay Rights et BIG Media. Elle découpe des programmes existants en micro-épisodes verticaux d’environ quarante-cinq secondes. Plus de mille titres au lancement, l’objectif étant de dizaines de conversions par semaine et de milliers de titres par an. Le premier lot : The Fall, Flowers, Gracepoint, Gunpowder, Humans, MasterChef, Merlin, Two Weeks to Live. Que du fonds britannique de dix à quinze ans d’âge, thriller et comédie, plus un format de cuisine — c’est-à-dire ce qu’on teste quand on ne sait pas encore ce qui marche. Son fondateur, Or Ben Shimon, la présente comme la première plateforme non chinoise de ce marché à fonctionner sur un modèle autorisé, transparent et adossé aux studios.
Cinq semaines plus tôt, le 14 juillet, une application nommée epis se lançait avec plus de cent titres, en se présentant comme le premier service de streaming vertical premium au monde. Elle est éditée par RoseBerry Media, qui a signé des accords de catalogue avec Banijay Rights et avec All3Media International. C’est-à-dire les deux moitiés de l’entreprise fusionnée en juillet. Fremantle, A+E et Cineflix ont signé aussi.
À cinq semaines d’écart, deux plateformes se déclarent premières du même marché, alimentées par le même catalogue. L’une des deux va devoir trouver un autre superlatif.
Qu’une jeune société force le trait dans son communiqué, passons, tout le monde le fait. Le premier producteur indépendant du monde peut confier le même fonds à deux découpeurs concurrents, le même trimestre, sans que personne y trouve à redire. Ce qui se vend n’est pas une exclusivité mais un droit de découpe, et un droit de découpe se vend autant de fois qu’il y a de découpeurs.
RoseBerry le dit d’ailleurs sans détour : sa plateforme est aussi une « plateforme d’intelligence d’audience en direct », qui doit montrer aux studios partenaires comment leurs titres se comportent en vertical. Autrement dit, un banc d’essai payé par le public. Le catalogue ne sert pas seulement à remplir l’application : il sert à savoir lesquels de ces titres méritent qu’on tourne du vertical original ensuite.
Et le test ne coûte presque rien. Le recadrage vertical automatisé est au tarif catalogue d’Amazon Web Services depuis cette année : quinze centimes la minute de vidéo traitée, vingt-trois si l’on combine deux traitements. Une heure de programme se convertit pour neuf dollars.
Quelques mesures sur Snips, relevées le 28 août sur sa fiche de l’App Store américain. L’application y est publiée depuis le 5 mai, soit cent cinq jours avant le communiqué qui annonce un lancement « aujourd’hui ». Elle porte l’avertissement Apple « coffres à butin », celui que la boutique impose aux applications vendant des contenus tirés au sort plutôt que choisis — la mécanique du jeu mobile. Sur une application de feuilletons, cela suppose qu’on achète des jetons sans savoir ce qu’ils débloqueront. Le mélodrame britannique emprunte sa caisse au jeu pour enfants. Elle affichait 81 avis. Et sa propre fiche vend « romance, thrillers, feuilletons sentimentaux, mystères » quand le communiqué du même éditeur revendique de dépasser le feuilleton sentimental et la romance. Quatre-vingt-un avis à trois semaines, c’est normal. On ne bâtit pas un premier mondial là-dessus.
Troisième usage du fonds, le 28 août : Banijay exploite désormais les archives de la Bundesliga pour le monde entier hors zone germanophone, et fait tourner une chaîne gratuite autour d’un joueur, qui revendique dix-huit millions de vues depuis juin.
Le communiqué de fusion promettait de créer de nouvelles sources de revenus. C’était donc ça.
Canal+ a rendu ces droits faute d’audience. Un streamer les a repris
J’ai écrit trois fois que les créateurs devenaient diffuseurs, la dernière dans le #50. Une plateforme de données vient de publier une saison complète, et elle raconte autre chose.
D’abord ce qui a précédé. Canal+ détenait les droits de la Saudi Pro League pour la France et l’Afrique jusqu’en 2025, et a renoncé à les renouveler faute d’audience. Zack Nani, qui commente le football en direct sur Twitch et YouTube, les a repris via le distributeur officiel du championnat, en gratuit, à partir du 19 août 2025.
74 sessions jusqu’au 21 mai 2026, dont 68 de championnat. Au total, 248,6 millions de vues, dont 232,6 millions sur les réseaux sociaux et 16 millions en direct, rediffusion et formats courts réunis. Le plus haut pic de la saison, 96 717 personnes en simultané, sur Al Nassr contre Al Hilal, le 12 mai. La médiane des pics, sur l’ensemble de la saison : 10 421.
Maintenant le calcul que la plateforme ne fait pas. Al Nassr, le club de Cristiano Ronaldo, apparaît dans 37 de ces 74 sessions. Avec lui, l’audience moyenne est de 11 987 personnes. Sans lui, 4 139. Un facteur de 2,9. Sur les pics, le facteur monte à 3,2 ; sur les vues sociales, il est de 2,5.
On objectera que ce sont les meilleures affiches, programmées aux meilleurs créneaux. Sauf que Canal+ avait les mêmes matchs et le même joueur, et y a renoncé. Ce que mesure le facteur 2,9, ce n’est donc pas ce que Cristiano Ronaldo vaut dans l’absolu : c’est ce qu’il apporte à l’intérieur d’une audience que quelqu’un d’autre a construite. Il se trouve qu’il est aussi la personne la plus suivie au monde sur Instagram, 678 millions d’abonnés en juin, devancée par le seul compte de la plateforme. Il faut les deux.
Le contrat était d’un an, plus une année en option. L’option a été levée, avec un volume de matchs annoncé en baisse — ce qui se lit dans les deux sens : soit la ligue a repris des matchs pour les vendre ailleurs, soit le preneur a resserré sur ce qui marchait. Le montant, lui, n’a jamais été officialisé, et c’est le seul chiffre qui dirait si cette histoire est une reprise de droits ou un déstockage.
Voilà le même mécanisme qu’au chapitre précédent, vu depuis les droits sportifs. Un actif qu’un diffuseur payant abandonne parce qu’il ne trouve pas son public devient, chez quelqu’un d’autre et en gratuit, une saison de données sur ce que ce public regarde vraiment. Personne n’aurait payé une étude pour l’apprendre.
En Europe, la Bundesliga au Royaume-Uni fait la même chose en plus grand : six surfaces de diffusion simultanées pour 2026-27, dont quatre sur le seul créneau du vendredi soir. Sky le samedi ; Prime Video le dimanche, payant au match ; la BBC ; une chaîne gratuite sur Samsung ; et deux chaînes de créateurs, celle de Mark Goldbridge et celle qui porte le nom de Jamie Vardy, qui se partagent vingt-deux matchs. Quatre chaînes pour un match de vendredi soir, c’est un plan de diffusion ou un protocole de test, selon la façon dont on lit le tableau.
Et le détenteur des droits sur la chaîne du joueur n’est ni le joueur ni la chaîne : c’est Banijay UK, via son label Workerbee. Le même groupe qu’au chapitre précédent.
Une précision de méthode. Le bilan que Zack Nani a publié en vidéo le 28 août annonce environ cent millions de vues sur YouTube et dix millions en direct. La plateforme de données mesure seize millions pour l’ensemble direct, rediffusion et formats courts. Deux chiffres qui ne se raccordent pas signalent un périmètre différent, pas une exagération : le premier porte sur toute l’activité de la chaîne, le second sur le seul périmètre du championnat.
Netflix commande neuf séries et rallume sa grille
Les deux gestes sont du même jour, et ce n’est pas contradictoire.
En avril, dans une histoire consacrée au départ de Reed Hastings, je racontais les quatre lignes rouges qu’il avait tenues vingt ans durant — pas de publicité, pas de sport en direct, pas d’acquisitions, rien en dehors des séries et des films — et comment Netflix les avait toutes franchies. La grille de programmes fait la cinquième.
Le Telegraph a fait le compte jeudi. Netflix abandonne peu à peu la saison entière d’un coup pour la diffusion hebdomadaire. Depuis juin, ses abonnés français ont accès aux chaînes en direct de TF1 et à son service de rattrapage sans souscription séparée, et Greg Peters, codirecteur général de Netflix, a qualifié les premiers résultats de « très prometteurs » en juillet. Le New York Times rapporte que des dirigeants ont discuté de rendre Peacock et Fox One disponibles à l’intérieur de l’application. Rien n’est signé.
Et la maison sait ce que son fonds lui rapporte. La part du catalogue dans son visionnage est passée d’environ 51 % en 2023 à 63 % au deuxième trimestre 2026, selon Parrot Analytics, qui mesure la demande de contenus à partir des signaux d’audience et de recherche. Le même cabinet mesure que plus de 53 % des inscriptions mondiales déclenchées par une série, au premier trimestre, l’ont été par un titre sous licence — pas par un original. Netflix écrit d’ailleurs lui-même, dans son propre rapport, que plus de 75 % de ses titres viennent de partenaires créatifs.
Le direct pèse environ 5 % des dépenses de contenu de Netflix et 1 % des heures regardées, mais six des dix plus grosses journées d’inscription des cinq dernières années viennent d’un événement en direct. Les deux pourcentages ne se raccordent pas : le premier inclut des droits pluriannuels amortis, le second mesure une consommation instantanée. Reste le fait. Le direct fait entrer des abonnés. Ce qu’il en garde à trois mois, personne ne le publie.
Pourquoi maintenant ? Parce que la croissance par le prix arrive au bout. Le cabinet d’études Ampere Analysis a mesuré cette semaine que l’Europe de l’Ouest a connu la plus forte hausse moyenne des trois dernières années, 1,86 dollar, soit 16 %, et que le rythme ralentit. Quand on ne peut plus vendre plus cher aux mêmes abonnés, on leur vend autre chose : de la publicité, du direct, puis les abonnements des autres.
Le décor financier, pour situer. Trimestre à 12,6 milliards de dollars de revenus, bénéfice net de 3,4 milliards, et une action en recul de 34 % sur douze mois. Une maison qui gagne beaucoup d’argent et dont le titre baisse a une raison de chercher ailleurs.
Vu de France, maintenant. En juin, dans le #47, j’écrivais que le métier que Netflix venait de découvrir, empiler des chaînes tierces dans son application, était exactement celui que myCanal pratique depuis des années. Ce qui a changé en deux mois tient en une ligne : on passe de la distribution de programmes tiers à la distribution d’abonnements tiers. La grille de programmes élargie devient un guichet d’abonnements, ce qui n’est plus le même métier. Le modèle est chiffré chez Amazon, qui vend l’accès à plus de cent abonnements dans son application aux États-Unis.
Pendant ce temps, la boutique de Canal+ propose à ses clients « Apple TV, HBO Max, Netflix, Paramount+, Ciné+ OCS ». Canal+ revend Netflix pendant que Netflix revend TF1. Chacun est devenu le rayon de l’autre, et je ne suis pas certain que l’un des deux l’ait vraiment décidé.
Le mouvement le plus net de la semaine est britannique. Le 6 juillet, ITV a vendu son pôle télévision et divertissement à Sky pour un montant pouvant atteindre 1,6 milliard de livres — et repart avec un contrat d’approvisionnement de 2,1 milliards sur cinq ans. Le carnet de commandes vaut plus cher que l’antenne vendue.
ITV cesse d’être propriétaire de sa fenêtre pour devenir fournisseur sous contrat de celui qui la rachète.
« La question qui monte, c’est de savoir si Netflix peut éviter de glisser doucement vers l’offre groupée du câble qu’il voulait remplacer. » C’est Mike Darcey, ancien directeur des opérations de Sky, dans le même article. Hollywood produit des séries nostalgiques sur les années 1980 depuis dix ans, et vient de se remettre à vendre du câble.
Brèves
AMC loue ses morts à Netflix. Le 30 juillet, sept séries et 371 épisodes de l’univers Walking Dead partent chez Netflix pour cinq ans, droits rendus à AMC en 2031. Le communiqué affiche 500 millions de dollars ; le dépôt réglementaire du même jour en reconnaît 445, dont 25 encaissés cette année et 200 à 225 comptabilisés. Ces 200 à 225 millions représentent près de la moitié de toute la prévision de licence domestique du groupe pour l’année, annoncée entre 460 et 485 millions. Les zombies, eux, n’auront pas vieilli.
CuriosityStream : la licence dépasse l’abonnement, sur le papier. Dans le trimestriel déposé le 26 août, le revenu de licence du petit service documentaire américain atteint 14,1 millions de dollars et passe devant l’abonnement, qui recule de 5 % à 8,9 millions. Puis on lit les notes. Le troc — du contenu échangé contre de la publicité, sans argent — pèse 5,3 millions, soit 38 % de cette ligne, contre 20 % un an plus tôt. Et 8,5 millions ont été reconnus d’un coup sur une licence de trente ans à 10 millions, payable en quatre versements annuels à partir de juin 2027. Une fois le troc et cette cession retirés, il reste 251 000 dollars de licence encaissable, contre 7,6 millions au même trimestre l’an dernier. Une chute de 96,7 %.
Apple augmente une quatrième fois en quatre ans. Le 28 août, Apple TV passe de 12,99 à 14,99 dollars par mois, l’abonnement annuel de 99 à 119, le bouquet Apple One de 19,95 à 21,95. Quinze pour cent en une fois, sur un service entré sur le marché à prix cassé et qui rattrape son positionnement.
DAZN continue d’acheter des tuyaux plutôt que des droits. Rachat d’EverPass, qui distribue le NFL Sunday Ticket aux bars et aux restaurants, ajout de Monumental+, acquisition de ViewLift bouclée le 18 août. Le #51 racontait déjà cet acheteur de droits qui se met à acheter des tuyaux.
Premier échec documenté dans le vertical japonais. RIDI ferme Kanta, sa plateforme de séries verticales au Japon, treize mois après l’avoir ouverte. Dans un marché qui ne raconte que sa croissance, c’est le premier arrêt daté.
La Chine met son format d’exportation sous licence. L’ordonnance n° 16 du régulateur audiovisuel soumet l’export des séries verticales à autorisation, par un article ajouté après la clôture de la consultation publique. Et le décret sur les micro-séries entre en vigueur le 1er septembre : signalement obligatoire de l’usage de l’intelligence artificielle à chaque épisode, interdiction faite aux diffuseurs des mécaniques algorithmiques qui poussent à la surconsommation. Le format entier est construit pour ça.
On se quitte là-dessus
Il serait commode de dire que l’industrie remastérise faute de pouvoir produire, et d’appeler ça une récession. Le chiffre global dit le contraire. La dépense mondiale de contenu atteindra 255 milliards de dollars en 2026, en hausse de 2 %, troisième année consécutive à quatre milliards de plus. Les plateformes de streaming passent seules la barre des cent milliards, pour la première fois. Personne n’arrête de tourner.
Et le fonds n’est pas un supplétif qu’on diffuse entre deux nouveautés. Le rapport brut est écrasant — vingt-cinq milliards d’heures de catalogue contre sept virgule trois d’originaux au premier trimestre américain, selon le cabinet Luminate — mais il ne prouve rien à lui seul : il y aura toujours plus d’années passées que d’année en cours. Ce qui compte, c’est le sens de la pente, et elle monte : chez Netflix, la part du catalogue dans le visionnage est passée de 51 % en 2023 à 63 % ce trimestre.
Ce qui change, c’est la façon d’engager l’argent. Une croissance de 2 % par an ne permet plus de commander sur intuition, et le fonds est le seul endroit où l’on peut vérifier quelque chose sans rien dépenser. Un vote de chat dit quelle archive on veut revoir. Une découpe verticale dit quel titre supporte le format. Une saison rendue par un diffuseur payant et reprise en gratuit dit ce que le public regardait vraiment. Aucune de ces mesures n’a coûté une étude.
Et le fonds ne s’use pas à servir. Friends a changé quatre fois de régime de diffusion depuis 1994 et rapportait encore un milliard de dollars par an à son studio vingt ans plus tard. Il arrive même qu’il rappelle : Fox a annulé Lucifer après trois saisons en mai 2018, Netflix l’a reprise un mois plus tard et en a produit trois de plus ; Gilmore Girls s’était arrêtée en 2007, Netflix en a commandé quatre épisodes neuf ans après ; The Office marche si bien en rediffusion que Peacock lui a fabriqué un spin-off, dont la deuxième saison arrive en septembre.
Ce qui manque à cette mécanique, c’est un instrument. Personne ne sait dire à l’avance ce qui restera regardé dans vingt ans — l’air du temps, les personnages, autre chose. On sait seulement le constater après coup, dans les chiffres du fonds. C’est pour ça qu’il est devenu un banc d’essai : faute de savoir prédire, on regarde ce qui tourne encore.
Celui qui l’a le mieux écrit, c’est Netflix, en une ligne de sa lettre aux actionnaires du 16 avril, sans en tirer la moindre conséquence : « Premium content is increasingly defined by the viewer. » Le premium est défini par celui qui regarde. Si c’est vrai, alors l’endroit où on l’observe n’est pas la salle de projection ni la note d’intention. C’est le fonds, parce qu’il est le seul à répondre gratuitement.
Reste ce qu’on ne sait pas. Ce que rapportent les chaînes permanentes de créateurs, puisque ni YouTube ni Twitch ne publient de taux de partage par catégorie, et que celui qui vient d’en ouvrir une dit lui-même ne pas savoir. Ce que valent les vues revendiquées par une application verticale qui affiche quatre-vingt-un avis. Et ce que vaudra une franchise récupérée en 2031, après cinq ans passés chez le voisin.
Ce qui est sûr, en revanche. Cette semaine, sept sociétés ont remis en vente des images tournées il y a des années, et la bande-annonce d’un film sorti en 2019 a fait soixante-dix-sept millions de vues en une journée. Quatre fois le record de la catégorie. Le précédent était détenu par un film de 1986.
Ce que je cherche en ce moment
Trois chantiers ouverts, un trou dans chacun. Si vous avez quelque chose, répondez à ce mail : ça tombe dans ma boîte et je lis tout.
Une chaîne permanente ajoute-t-elle de l’audience, ou déplace-t-elle la même ? C’est la question qui décide de tout le reste. Si les gens qui regardent une rediffusion en boucle auraient de toute façon regardé le direct ou une vidéo du catalogue, la chaîne permanente n’est pas une source de revenus nouvelle : c’est le même public vendu moins cher. Personne ne publie ce chiffre, et je ne sais pas le calculer de l’extérieur. Si vous en opérez une et que vous avez vos deux courbes, écrivez-moi.
Le catalogue comme banc d’essai. Si vous avez commandé un programme neuf parce que le comportement du fonds vous l’a indiqué — une rediffusion qui remonte, un titre qui tient en vertical, une archive qu’on redemande — je veux savoir quel signal vous a décidé, et s’il s’est vérifié.
L’IBC, dans deux semaines. Le salon ouvre le 11 septembre à Amsterdam, je n’y serai pas. Si vous y présentez quelque chose qui touche à ce numéro — un outil de diffusion permanente, un moteur de verticalisation de catalogue, une brique de programmation par l’audience — envoyez-le-moi avant, je le chronique.
Ludovic Bostral. 25 ans de streaming : M6 Replay, Afrostream (Y Combinator S15), Majelan. Analyste indépendant, fondateur de Streaming Radar.
Newsletter : www.streaming-radar.com
Rapports et données : lens.streaming-radar.com, dont Vertical Invasion 2026
Vertical drama au quotidien : www.verticaldrama.tv
Me parler : www.bostral.com, ou directement www.bostral.com/call


