Streaming Radar #36 - 90% des Français regardent encore la TV, dit l’ARCOM. Le vrai chiffre est ailleurs.
Smart TV, cheval de Troie. YouTube réflexe des -25 ans. Et le dossier vertical drama que personne ne couvre.
TL;DR
L’ARCOM publie ses Tendances Audio-Vidéo 2026 : 90% des Français regardent encore la TV linéaire, mais le streaming par abonnement (Netflix, Disney+, Prime Video - “VàDA” dans le jargon ARCOM) dépasse la TV gratuite sur les séries (49% vs 45%). YouTube est un réflexe TV pour 1/3 des -25 ans. Et 93% jugent ses contenus au moins aussi intéressants que la TV linéaire
La Smart TV est le cheval de Troie : 42% des acheteurs regardent plus de streaming payant après acquisition. Les plateformes y sont le premier service accédé (65%), devant la TV gratuite (61%). Chaque Smart TV vendue est un foyer converti
Spotter formalise le “Creator TV” comme catégorie média aux US (mars 2026) : 6 600 chaînes, 136 milliards de vues, 52% CTV. En UK, YouTube a dépassé la BBC en reach. La BBC produit du contenu YouTube-first. TF1 va sur Netflix
Le vertical drama français existe déjà : Laurent Firode (réalisateur du Battement d’ailes du papillon avec Audrey Tautou) tourne un pilote de micro-drama à Paris. Luni (Bordeaux) produit à LA avec son app Shorts. Danny Farber, 60+ micro-dramas, donne une masterclass de 3 heures à Paris le 16 avril
Deux rapports sont sortis cette semaine. L’un officiel, l’autre pas.
Le premier, c’est le rapport Tendances Audio-Vidéo 2026 de l’ARCOM (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique). Le genre de document que tout le monde cite pour dire que la TV va bien. Le second, c’est un rapport de Spotter, une boîte américaine de licensing créateur, qui formalise pour la première fois le “Creator TV” comme catégorie média à part entière. 6 600 chaînes YouTube aux US qui rivalisent avec le prime time en reach. 52% de leur visionnage se fait sur l’écran de télévision.
Et entre les deux, un reportage d’Ouest-France dans un appartement parisien où un réalisateur qui a dirigé Audrey Tautou tourne un micro-drama à 1 000 euros sur fond vert.
Trois signaux, trois échelles, une seule question : qui capture l’attention des Français quand ils allument leur TV en 2026 ?
La Smart TV, cheval de Troie
Le rapport ARCOM a tout pour rassurer les défenseurs de la TV linéaire. 90% des Français y accèdent encore. La TV reste le terminal le plus utilisé pour la vidéo (89% l’utilisent, 73% au moins trois fois par semaine). Budget médian streaming par abonnement stable autour de 20 euros par mois. Rien à voir ici, circulez.
Sauf que si on gratte un peu, le rapport dit autre chose.
Sur les séries, le streaming payant a dépassé la TV gratuite : 49% contre 45%. Chez les -35 ans, le smartphone dépasse la TV en fréquence d’usage vidéo. YouTube est devenu la 2e plateforme vidéo la plus fréquentée (48% hebdo), devant Instagram. Chez les -35 ans, c’est 70%. Pour un tiers des -25 ans, YouTube est un réflexe quand ils allument la télé. Pas Netflix, pas TF1 - YouTube. 93% jugent les contenus YouTube “au moins aussi intéressants” que la TV linéaire.
Mais le vrai point de bascule est ailleurs. C’est la Smart TV. Les données ARCOM montrent que sur Smart TV, le streaming payant est le premier service accédé (65%), devant la TV gratuite (61%). Mieux : 42% des acquéreurs d’une Smart TV déclarent regarder plus de plateformes après l’achat. 32% regardent plus de YouTube. La Smart TV n’est pas un écran. C’est un convertisseur.
Et en France, elle arrive sur un terrain déjà préparé. La Freebox a ancré depuis plus de 20 ans l’habitude d’une offre pléthorique branchée sur la télé pour 30 euros par mois : TV, VOD, replay, tout intégré. Quand j’étais chez M6 Web de 2008 à 2013, 50% du trafic vidéo passait par les box FAI. La Smart TV avec ses apps ne fait que répliquer ce réflexe, en remplaçant l’interface opérateur par un écran d’accueil où Netflix, YouTube et Disney+ sont à un clic. Pour les Français, le tout-en-un sur la télé, c’est un acquis, pas une nouveauté. Sauf que cette fois, c’est la plateforme qui contrôle l’accès, plus l’opérateur. Et ce n’est pas un hasard si les telcos commencent eux-mêmes à découpler leurs offres : Bouygues indexe ses Bbox sur l’inflation dès 2027, SFR réintroduit les frais d’ouverture, les prix des box montent de 1.4% en un an (Ariase). Pendant ce temps, Free lance le forfait Max avec data illimitée sur smartphone à 29,99 euros. L’opérateur le dit lui-même : 15% des jeunes actifs n’ont pas de box et se connectent uniquement sur mobile. Les telcos parient sur le basculement.
Côté infrastructure, l’IPTV domine la réception (74% des foyers), la TNT recule (34.7%), et 83% des Français ont connecté leur téléviseur à internet. La pub s’installe dans le streaming payant : Prime Video 65% d’abonnés avec pub, Disney+ 50%, Netflix 45%.
Et ces 90% de TV linéaire ? C’est comme dire que 90% des gens ont un téléphone fixe en 2005. Statistiquement vrai. Structurellement en sursis. Comme on le notait dans le SR #31, YouTube dépasse déjà la BBC en reach au Royaume-Uni. En France, ça n’est qu’une question de temps.
BBC sur YouTube, TF1 sur Netflix, France TV en AVOD - trois réponses, un seul problème
L’ARCOM documente le problème. Le marché y répond déjà, mais pas de la même façon partout.
En janvier, la BBC a signé un deal landmark avec YouTube. Contenu YouTube-first, 50 chaînes. YouTube n’est plus un canal promo pour la BBC, c’est la scène principale. Le BARB (leur Médiamétrie) a mesuré en décembre que YouTube (52 millions de viewers UK) dépassait la BBC (51 millions) pour la première fois. Tim Davie, le directeur général, a choisi le pragmatisme : si l’audience est là-bas, on va là-bas.
En France, TF1 fait l’inverse. Cet été, les chaînes TF1 arrivent sur Netflix. La logique : amener le contenu linéaire vers la plateforme dominante plutôt que d’aller sur YouTube. Pendant que Rodolphe Belmer, à Series Mania, attaquait frontalement YouTube sur la régulation : “Ce déséquilibre ne saurait durer.” Bras de fer et deal simultanés, la politique française dans toute sa splendeur.
Et France TV ? Record absolu en février : 43.9 millions de visiteurs mensuels, 5.8 millions quotidiens. Première plateforme de streaming gratuite en France. 55% de l’audience totale vient du délinéaire. 98% des 15-24 ans touchés. France TV a construit quelque chose que ni la BBC ni les chaînes privées britanniques n’ont : une offre AVOD propre qui fonctionne, sans dépendre de YouTube. Comme on l’avait cartographié dans le Sonar Extended #1, le pipeline créateur passe déjà par le service public.
Pendant ce temps, aux US, le Creator TV se formalise. Spotter a publié en mars “The Rise of Creator TV”, 33 pages qui formalisent une nouvelle catégorie média. 6 600 chaînes YouTube qualifiées comme “Creator TV”, 136 milliards de vues annuelles, 26 milliards d’heures, 52% de visionnage sur CTV. Selon les données Comscore publiées en janvier, Jordan Matter fait 60% plus de watch time sur CTV qu’Abbott Elementary sur Hulu. Dude Perfect fait 82% de plus que First Take sur ESPN. Le Creator TV n’est plus un segment, c’est une catégorie qui rivalise avec le prime time.
Plus près de nous, Zylo a lancé le 3 avril quatre chaînes FAST (Free Ad-Supported Streaming Television) propriétaires sur Prime Video France : Ciné Nanar, Ciné Western, Fréquence Novelas, Into Crime. Après les 26 chaînes gratuites comptées par NPA Conseil fin 2025, le FAST indépendant français accélère dans le jardin d’Amazon.
Le dossier vertical drama : ce que la France ne voit pas encore
Deux médias mainstream français ont couvert les micro-dramas cette semaine. Ouest-France a publié un reportage vidéo sur un tournage à Paris. BFM TV a consacré un sujet au phénomène, sur le registre “amours, trahisons et enfants cachés”. Le grand public découvre. Dans le SR #32 il y a un mois, on documentait comment le vertical drama sortait de la niche avec A+E, Constantin et COL. Mais la question française restait en suspens. Elle ne l’est plus.
Series Mania 2026 a été paradoxalement timide sur le vertical drama. Un panel, quelques annonces Banijay (trois projets en Espagne, la division allemande qui prépare une série). Mais pas de rupture.
Mais sur le terrain, ça tourne déjà.
Guillaume Sanjorge, producteur indépendant, a exporté la première série française de micro-drama sur Stardust TV, plateforme asiatique à 10 millions de téléchargements, en 8 langues. Budget d’un pilote : 1 000 euros, fond vert, micro-équipe, doublage IA. Et son réalisateur n’est pas un inconnu : Laurent Firode a dirigé Audrey Tautou dans Le Battement d’ailes du papillon (2000) et Johnny Hallyday dans Quartier VIP. Il fait du micro-drama par choix créatif : “je suis un fanatique du cliffhanger”, dit-il dans le reportage Ouest-France.
Luni, basée à Bordeaux, a lancé l’app Shorts début 2024 et produit ses séries à Los Angeles. J’ai échangé avec Adrien Miniatti il y a un mois : Luni revendique un positionnement qualité scénario nettement au-dessus du producteur vertical drama médian. Sylvain Daresi, product manager de Luni, intervenait récemment au Short Drama Forum et donnait des chiffres que personne ne publie en France : 80% de rétention entre l’ouverture d’une série et la fin d’un épisode = signe d’un bon show. 65-70% d’utilisateurs qui atteignent l’épisode 20 = signe d’un hit. Le signal clé n’est pas le coût par installation mais le coût par premier achat. “An install is just a visitor, the purchase is the user that really converted.” L’organique représente environ 20% du trafic.
Côté qualité, StoryTV (Adrien Cottinaud) tourne aussi aux US pour la francophonie (TVBEurope). Trois approches françaises, trois échelles, même invisibilité en France.
Ces métriques de rétention ne sont pas un nouveau jeu. C’est le même jeu avec de nouveaux outils. Sterling K. Brown (Paradise, This Is Us) l’expliquait cette semaine : la TV réseau vendait de l’inventaire pub, plus d’épisodes signifiait plus de spots à vendre. Le streaming vend des abonnements, donc il préfère multiplier les shows plutôt qu’allonger les saisons. Le vertical drama vend des conversions, donc il mesure le coût par premier achat. Trois modèles, même fluide : l’attention monétisée.
Netflix ne publie pas le nombre d’abonnements ou de réabonnements par série, c’est sa secret sauce. Mais depuis le tier pub, il publie indirectement ses audiences, parce que les annonceurs l’exigent. C’est une métrique de Netflix, pas la métrique de Netflix. Les métriques de rétention de Daresi ne sont pas une invention du micro-drama, c’est l’équivalent de ce que Netflix mesure en interne depuis toujours. Lavoisier dans le streaming : rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. Au cyclisme, on appelle ça les gains marginaux.
Ce que les producteurs français doivent comprendre
Ce que personne n’explique clairement dans l’écosystème français : il y a deux jeux complètement différents dans le vertical drama, et les confondre est le meilleur moyen d’échouer dans les deux. Tim Oh, GM de COL Group International (la maison mère de FlareFlow, 30 millions d’utilisateurs, 5000+ séries), le résume au Short Drama Forum : les apps comme FlareFlow ou DramaBox font payer après 5-6 épisodes, c’est du mobile gaming avec des microtransactions. Leur métrique clé est le revenu moyen par utilisateur actif quotidien (ARPDAU). Les chaînes TV et les plateformes OTT qui s’intéressent au vertical jouent un autre jeu : retenir l’audience, rajeunir la base, faire grandir des IP. Si Netflix ou TF1 lançaient du vertical, ils ne feraient pas payer en plus. Le vertical serait un outil d’engagement, pas un centre de profit. Un producteur français qui pitche un micro-drama à TF1 avec un business plan freemium se trompe d’interlocuteur. Et un producteur qui pitche de la fiction premium à une app asiatique se trompe de format. Le vertical drama n’est pas un genre. C’est deux industries avec des règles différentes qui partagent un ratio d’aspect.
Et dans le jeu des apps, les données sont contre-intuitives : le premium rapporte mieux que l’IA jetable. DramaBox a fait 323 millions de dollars de revenus et 10 millions de profit net en 2024 avec de la production humaine, pendant que l’IA compresse les coûts à 14 000 dollars par série sans qu’aucune plateforme IA-only n’ait démontré de profitabilité. Comme le rappelait Lorenzo Benedetti dans Signal cette semaine, 90% du budget part en marketing, pas en contenu. C’est du free-to-play gaming avec une enveloppe narrative.
Prochain rendez-vous : le 16 avril à Paris. Nouvelle Fiction (organisé par Jérôme Chouraqui et le médiaClub) consacre une demi-journée de masterclass au vertical drama avec Danny Farber, réalisateur américain basé entre LA et Istanbul, 60+ micro-dramas au compteur. Comme il le disait : “Certains de mes films ont généré plus de 30 millions de dollars. On les a produits pour 200 000.” Le vertical drama avance plus vite dans la formation professionnelle que dans les festivals. Series Mania a donné un panel. NFF26 donne un atelier de 3 heures.
Pourquoi les gens regardent (et ce n’est pas ce que vous croyez)
Un dernier point que la couverture BFM ou Ouest-France ne touche pas du tout. La question n’est pas “qu’est-ce que le micro-drama”, c’est “pourquoi 35 minutes par jour sur ReelShort quand Netflix plafonne à 24 sur mobile” (données citées par Benedetti dans Signal, Q4 2025 US). Au Short Drama Forum, les critiques et les revieweuses qui ont construit des communautés autour du format racontent la même chose. Megan Johnson (Real Real Drama, la plus grande communauté de revieweuses aux US) dit : “I started watching after my father passed away. A lot of people come to this space in some point of trauma or grief.” L’acteur australien Anthony Daral parle de “comfort watching”, inventé par analogie avec le comfort food. Le micro-drama, c’est du visionnage-doudou. L’audience n’entre pas par curiosité pour un nouveau format. Elle entre par besoin d’un espace émotionnel contrôlé, avec une résolution garantie en 60 secondes, sans l’effort cognitif d’une série longue. Et la critique la plus lucide de Johnson : “I’m choosing from the least worst option. Everyone says the audience chooses what gets funded next, but that’s not true. I am choosing from what you chose to create.” L’industrie attribue la demande de violence et de shock value à l’audience pour justifier ses choix de production. L’audience, elle, fait avec ce qu’on lui propose. La France, qui entre à peine dans le format, a l’opportunité de ne pas reproduire ce biais.
Mes positions Q2 2026
📈 Long : YouTube comme interface TV par défaut des -25 ans en France, confirmé par l’ARCOM. Les PSB européens qui rejoignent YouTube plutôt que de le combattre (BBC deal, ITV/Channel 4 monétisent sans cannibaliser).
📉 Short : Le “90% regardent la TV linéaire” comme indicateur de santé du marché. Il masque l’érosion structurelle par âge et par terminal. En 2005, 90% des gens avaient un fixe.
❓ Wait and see : Le vertical drama en Europe. Le terrain avance (Sanjorge, Firode, Luni à Bordeaux, Farber à Paris le 16 avril), l’establishment hésite (Series Mania timide, CNC muet), les médias grand public découvrent (Ouest-France, BFM). Le gap entre la réalité et les institutions est le signal.
5 Things : Cette semaine dans le vertical drama : Danny Farber prépare sa masterclass NFF26 depuis Istanbul. Zylo lance 4 chaînes FAST sur Prime Video France. Spotter formalise le Creator TV. Et un réalisateur qui a dirigé Audrey Tautou tourne des duanju à 1 000 euros à Paris.
Sonar : Quatre applications de micro-drama figurent déjà dans le top 20 divertissement de l’App Store français. La France n’est plus en observation, elle est en expérimentation.
Ludovic Bostral est consultant freelance en data intelligence et IA pour le streaming et l’OTT. Il publie Streaming Radar, la newsletter francophone de référence sur l’industrie du streaming, et opère Streaming Lens, une plateforme de data intelligence B2B. Pour en savoir plus : bostral.com/call.


