Streaming Radar #41 - La couche cable est de retour, sous d’autres noms
Mai 2026, sept signaux en huit jours pointent dans la même direction. Le streaming retrouve les mécaniques d’intégration verticale du cable TV.
TL;DR
AMC publie son Q1 2026 le 8 mai : le streaming représente désormais plus d’un tiers du chiffre domestic, le linéaire fond, Walking Dead s’apprête à changer de streamer en co-exclusivité.
NBCUniversal lance quatre chaînes FAST sur Rakuten TV en Europe le 8 mai, Disney+ embarque trois chaînes linéaires de TV Azteca au Mexique.
RoseBerry Media débute le 6 mai avec des accords Banijay, Fremantle, A+E, All3Media, Cineflix pour repurposer leurs catalogues en vertical via IA. Une couche d’agrégation qui revient à l’amont.
Côté UK, Lime Pictures (Hollyoaks) annonce sa première vertical drama, Channel 4 attaque la fusion BBC, Paramount lobbye une réforme des tax breaks.
Côté France, l’Arcom ouvre une consultation publique sur l’avenir de la TNT et du média télévisuel le 24 avril. La TV passée de 79% à 65% de la consommation vidéo des Français entre 2019 et 2025, 337 chaînes FAST en français : la pression structurelle est documentée.
Le 9 mai au matin, un papier sectoriel pose la phrase de la semaine. Les chaînes O&O (Owned and Operated, possédées et opérées en propre) des plateformes FAST sont devenues leur actif le plus stratégique. Un digital replay de l’intégration verticale du cable TV. Quatre jours plus tôt, AMC publie ses earnings : le streaming garde le cash-flow vivant pendant que le linéaire fond. Walking Dead s’apprête à changer de streamer dans la foulée. Le 8 mai, NBCUniversal lance quatre chaînes FAST sur Rakuten TV. Disney+ embarque le catalogue de TV Azteca au Mexique. Le 6 mai, RoseBerry Media débute avec un modèle qui repurpose des catalogues de distributeurs établis.
J’ai écrit ailleurs ce que change l’accord de principe SAG-AFTRA / AMPTP du 2 mai : quatre ans de marge de manœuvre maximale pour les studios sur l’IA, vertical drama hors champ, double économie qui s’installe officiellement. Sous ce signal-événement, sept autres tracent une autre histoire. La couche cable est revenue. Elle a juste changé de nom.
La cable-ification est officielle côté US
AMC publie son Q1 2026 le 8 mai. 542 millions de dollars de revenus domestic, en baisse de 2,4%. Streaming à 174 millions, en hausse de 11%, et désormais plus d’un tiers du chiffre domestic. Free cash flow de 65 millions. Affiliate revenue (les commissions versées par les opérateurs cable pour distribuer les chaînes AMC) en baisse de 16%. Activations d’AMC+ sous bundle dur (intégration sans frais supplémentaires dans une offre cable, comme l’accord Charter Spectrum) en hausse de 200% à 1,8 million. Kristin Dolan, la CEO, résume : “studio-driven owner of world-class IP, fully distributed across a wide range of owned and partner platforms”. Traduction trader : on contrôle le studio, on monétise l’IP partout où ça paie. Le même jour, Dolan révèle qu’AMC est en discussion pour le prochain cycle de droits de Walking Dead, en co-exclusivité plutôt qu’en accord exclusif. La logique de carriage qu’AMC pratiquait sur le cable depuis trente ans, transposée au streaming.
NBCUniversal lance le 8 mai quatre chaînes FAST sur Rakuten TV en Europe. Hercules, Xena, The Real Housewives, Bionic Woman. Le timing n’est pas neutre : la prise de Sky par RTL Deutschland en Allemagne se ferme le 1er juin, Comcast-NBCU consolide ses canaux de distribution européens avant l’événement. Le même jour, Disney+ Mexique embarque trois chaînes linéaires de TV Azteca International (Azteca UNO, Azteca Deportes Network, Corazón) plus l’intégrale des telenovelas du broadcaster. Disney+ ne licencie plus juste des séries, il distribue le linéaire d’un broadcaster. Carriage. Le mot existait dans le pay-TV depuis les années 80.
Pour les Français, Disney+ à Mexico se met à ressembler à myCanal : un agrégateur qui embarque les chaînes linéaires d’un broadcaster en plus de son catalogue propre. Canal+ via myCanal pratique ce modèle depuis des années, en concurrent direct d’Amazon Prime Video Channels. La nouveauté, c’est qu’un pure-play SVOD originel comme Disney+ s’y mette.
Crunchyroll passe les 21 millions d’abonnés le 8 mai aussi, contre 17 millions en mai 2025. Plus 24% sur l’année. Sony continue de capitaliser sur l’anime, devenu le seul moteur de croissance solide de Sony Pictures Entertainment dont la profitabilité globale recule de 11%. Crunchyroll en 2026 ressemble exactement à ce qu’était une vraie chaîne de niche solide en 1995, MTV ou Cartoon Network ou ESPN : un genre, une audience captive, une économie qui monte en puissance. Cable channel logic, juste sans le câble.
Sept points de données en quatre jours, tous convergents. Marion Ranchet théorise depuis août dernier le pivot des plateformes FAST vers le O&O. Gavin Bridge signe en janvier “Why FAST is Becoming Cable 2.0”. On est passé de la thèse à la confirmation.
Le rapport de force se rééquilibre côté production
RoseBerry Media a débuté le 6 mai avec un modèle qui mérite qu’on s’y arrête. Co-fondé par Guy Hameiri (Abot Hameiri, le studio israélien de Shtisel), Lior Friedman (ex-Amagi), et deux entrepreneurs. Pas une boîte de plus de microdramas à petit budget. Une plateforme vertical premium qui débute avec des accords signés chez les cinq plus gros distributeurs internationaux : Banijay Rights, A+E Global Media, All3Media International, Fremantle, Cineflix Rights. Le procédé, baptisé “library verticalization”, repurpose des séries longform existantes en formats verticaux via un workflow IA propriétaire. Une app DTC arrive cet été. Le fantôme de Quibi vient d’entrer dans le “chat”.
Ce qui compte n’est pas le wrapper IA, devenu routinier sur ce segment. Ce qui compte, c’est qui signe. Quand Banijay et Fremantle ouvrent leurs catalogues à un acteur du vertical, ce n’est plus le vertical qui frappe à la porte de la TV. C’est la TV traditionnelle qui descend dans le vertical, en repackageant ce qu’elle possède déjà. Les distributeurs avaient gardé leur poudre vertical sèche jusqu’ici, comme l’écrit Deadline. RoseBerry est le véhicule qu’ils ont accepté.
Pendant ce temps, TheWrap rapporte le 8 mai un panel où Howard T. Owens, co-CEO de Propagate Content, lance : les distributeurs et les streamers doivent être plus dépendants de leurs producteurs. Le panel a lieu sur fond de baisse de 37% du nombre de séries scripted commandées par les distributeurs US sur les trois dernières années. Hello Sunshine, Berlanti Productions, Fox Entertainment Studios alignés. Ce qu’on appelait “streamers vs studios” en 2023 redevient “distributors vs producers” en 2026. Les producteurs récupèrent du levier soit en montant leurs propres plateformes (RoseBerry), soit en s’organisant collectivement face aux streamers.
Symétrique côté syndical. IATSE entre en grève le 7 mai contre CoComelon: The Melon Patch, le spinoff live-action de la franchise YouTube de Moonbug. Détail révélateur : la version animation de CoComelon est sous Animation Guild contract, le live-action spinoff non. Les producteurs essaient d’ouvrir une zone hors-syndicat sur les nouveaux formats, et IATSE défend la frontière dossier par dossier.
Et la preuve par l’absurde sur la même fenêtre, Starz publie son Q1 2026 le 7 mai. 307 millions de revenus en baisse de 7%, perte nette de 165 millions, streaming à 211 millions en baisse de 5,5%. Un an exactement après son spin-off de Lionsgate. Le management accélère son objectif de marge à 2027, mais la trajectoire SVOD pure-play sans bundle, sans pub significative, sans chaînes O&O, dérive. Les chiffres absolus disent que le modèle n’avance pas tout seul.
UK : les fragiles entrent dans le vertical
Lime Pictures révèle le 7 mai sa première vertical drama. Lime Pictures, c’est l’indé All3Media basée à Liverpool qui produit Hollyoaks pour Channel 4 depuis 1995. Trente ans de soap quotidien sur écrans 16:9, et la boîte annonce qu’elle pivote vers du 9:16. La head of scripted le dit explicitement : leur expérience soap les positionne pour exploiter le portefeuille vertical. La logique est solide, la routine de production de Hollyoaks (rythme serré, budgets contenus, cliffhangers émotionnels) est exactement la grammaire microdrama. Mais le timing n’a rien d’opportuniste : il est défensif.
Le 6 mai à la même conférence (Creative Cities Convention de Liverpool, 6-7 mai), Priya Dogra, la nouvelle CEO de Channel 4 signe sa première sortie publique. Elle attaque frontalement le projet de fusion BBC / Channel 4 pour lequel le gouvernement britannique a missionné la Competition & Markets Authority et l’Ofcom. “Loss to society”. Elle demande aussi au gouvernement d’abandonner l’idée d’autoriser la BBC à compléter sa licence fee par de la publicité, “seismic” pour les broadcasters financés par la pub. Le même jour, Paramount-owned Channel 5 lobbye Whitehall pour réduire le seuil de tax break de 1 million à 500 000 livres par heure de série, parce qu’au seuil actuel ils produisent à l’étranger. Douce ironie pour les suiveurs du service public télévisuel français.
Trois broadcasters majeurs, trois fronts ouverts en quarante-huit heures : fusion forcée pour les uns, dilution publicitaire pour les autres, fuite des productions pour les troisièmes. C’est sur ce terrain instable que le vertical drama arrive comme option crédible. Le 8 mai, C21Media rapporte la fracture chez les responsables de programmation réunis à Liverpool. Channel 5 et Sky restent réservés sur le format vertical, Channel 4 se montre ouvert, les fonds régionaux de financement du Nord de l'Angleterre se disent prêts à soutenir "as long as the actors keep most of their clothes on". Marché global du microdrama à 11 milliards de dollars en 2025, projeté à 14 milliards fin 2026 selon Omdia. Le UK ne peut plus ignorer le format, mais il y entre par les fragiles, pas par les forts.
Côté français, les forces convergent en données publiques. Slash a commandé en avril du vertical à Roman Doduik. Le 24 avril, l’Arcom a lancé une consultation publique sur l’avenir de la TNT et du média télévisuel, ouverte jusqu’au 15 juin, avec un livre blanc attendu au premier semestre 2027. Les chiffres ne se contestent pas. La TV linéaire et non-linéaire est passée de 79% de la consommation vidéo des Français en 2019 à 65% en 2025, 14 points perdus en six ans (Médiamétrie via Arcom, page 15). 337 chaînes FAST en français disponibles à fin septembre 2024 sur les plateformes domestiques (Insight NPA cité par l’Arcom). Le régulateur demande lui-même une réflexion sur les asymétries réglementaires entre éditeurs nationaux et plateformes.
La question structurelle posée par Arcom dépasse le débat TNT. Elle interroge si les broadcasters français vont rester éditeurs purs ou se positionner en agrégateurs face à des plateformes étrangères qui rentrent dans leur cœur de métier (Netflix distribue désormais TF1, les majors US poussent leurs chaînes FAST sur Rakuten Europe). myCanal et Molotov ont déjà choisi l’agrégation depuis dix ans. TF1+ et France.tv glissent dans la même direction par étapes. Le pari à passer : le livre blanc Arcom 2027 va catalyser une nouvelle vague capitalistique côté privé (M6 particulièrement, après l’échec de l’acquisition par Bouygues en 2022 bloquée par l’Autorité de la concurrence) et une redéfinition du périmètre service public côté France TV. La cable-ification française n’arrive pas, elle est déjà là. Reste à voir comment elle se durcit.
Conclusion
Le streaming n’a pas tué le cable. Il est devenu le cable, sous d’autres noms.
Côté tech, deux verrous économiques sautent en silence. Les workflows IA verticalisent une série longform en quelques jours, ce que Banijay et Fremantle attendaient avant de signer chez RoseBerry. La publicité dynamique sur FAST atteint des CPM (coût pour mille impressions) cable sans frais de tête de réseau ni satellite. Les deux raisons pour lesquelles la cable-ification du streaming restait théorique en 2024 ont sauté en 2025-2026.
Côté business, le pure-play SVOD qui a porté la décennie 2017-2024 cherche maintenant activement à devenir cable. Netflix distribue TF1 en France. Disney+ embarque TV Azteca à Mexico. NBCU pousse ses chaînes FAST sur Rakuten en Europe. Trois mouvements de carriage en cinq jours. Starz Q1, 165 millions de pertes nettes, c’est ce qui se passe quand on n’a fait ni l’un ni l’autre.
Signal faible. Canal+ se cote à la JSE le 3 juin, première société française à Johannesburg, conséquence de l’acquisition de MultiChoice. Le seul groupe européen qui réinvente vraiment le carriage médias le fait à 8 000 km de Paris. L’Europe perd sa couche d’agrégation domestique, l’Afrique devient marché financier primaire pour les médias français. Le pari structurel des cinq prochaines années se joue là.
Mes positions
📈 long FAST O&O : Tubi, NBCUniversal sur Rakuten TV Europe, AMC+ en bundle dur. Le modèle qui monte en puissance en 2026 n’est pas le SVOD, c’est l’AVOD intégré verticalement.
📈 long repurpose-library : RoseBerry, et les modèles équivalents qui vont suivre. Quand les cinq plus gros distributors signent en même temps, ce n’est pas une expérience, c’est une nouvelle ligne de revenus pour leurs catalogues amortis.
📈 long restructurations broadcasters français privés : la consultation Arcom du 24 avril met le débat de structure sur la table publiquement. Le livre blanc 2027 va catalyser une nouvelle vague capitalistique côté privé, M6 particulièrement après l’échec Bouygues 2022. France TV en parallèle entrera dans une redéfinition de périmètre service public. Pari ouvert : qui bouge en premier.
📉 short SVOD pure-play sans bundle, sans pub significative, sans O&O : Starz Q1 2026 dérive, c’est la preuve par les chiffres que le modèle ne tient plus seul.
❓ wait & see vertical drama broadcasters européens fragilisés : Lime Pictures côté UK, et la première vraie commande broadcaster côté France quand elle tombera. Tests défensifs, ou options de portefeuille assumées ? Réponse dans six à neuf mois sur la qualité des premières productions.
Ludovic Bostral, ex M6 Replay, Afrostream (YC S15), Majelan, Trace+. Conseille des acteurs SVOD, AVOD et FAST en data intelligence et IA. bostral.com/call. Rapports Vertical Invasion 2026 et Africa Streaming 2026 sur Streaming Lens.


